Interview hommage – Rose Laurens : A.D.N.

Rose Laurens ADNAprès 20 ans d’absence discographique, Rose Laurens nous revenait le 27 avril 2015 avec un dernier opus sans concessions, à son image. Concocté avec la complicité de Pierre Palmade, A.D.N. offre un joli mélange de jazz et de chansons dans lesquelles Rose se livre avec délicatesse et émotions. Une belle réussite qui met en avant la voix si particulière de la chanteuse qui n’a pas pris une ride.
Un an après la disparition de la chanteuse, nous republions cet entretien que nous accordait une femme chaleureuse et sincèrement heureuse de faire son retour discographique entourée de gens qu’elle aimait.

Vous n’aviez pas sorti d’album depuis 20 ans, pourquoi cette longue absence ?

Je n’en ai pas du tout conscience parce que je n’aime pas le rapport au temps, je n’aime pas les dates… Comme l’a très bien dit Véronique Sanson le temps est assassin et c’est vrai, c’est terrible, ça passe trop vite et on ne peut rien y faire.  Donc quand on me dit que ça fait 20 ans que je n’ai pas fait d’album, je me dis qu’il était temps ! Mais je n’avais pas envie de revenir avec n’importe quoi. J’ai refusé des choses parce que je n’avais pas envie qu’on me voit à n’importe quel prix.

Vous en aviez envie depuis longtemps de ce disque ? Vous saviez déjà ce que vous vouliez faire ?

La seule chose que j’avais en tête, comme dans ma première jolie vie, c’était de ne travailler qu’avec des gens avec qui j’avais envie de travailler. Ce n’est pas prétentieux mais je ne peux pas fonctionner autrement. Il me faut des gens que j’admire artistiquement, qui me font rêver et que j’aime humainement. Je ne fais que ce que je ressens, j’ai toujours fait comme ça, avec des erreurs sans doute, mais je revendique tout.

Comment est née cette étonnante collaboration avec Pierre Palmade ?

J’étais l’invitée d’une émission sur les années 80 (ce qui est extrêmement original n’est-ce pas ?) dont Pierre Palmade était l’invité d’honneur. A un moment donné dans les coulisses il a voulu me dire bonjour parce qu’on ne se connaissait pas encore. Moi je ne portais pas mes lunettes car j’étais sur le point d’aller chanter et donc je ne voyais rien. J’ai dû détourner la tête et il a cru que je ne l’aimais pas et que je n’avais pas envie de lui parler. Ce n’était bien sûr pas ça du tout parce que moi je l’aimais énormément. Je lui ai donc envoyé un petit mot avec mon numéro de portable pour m’excuser et il m’a rappelé le lendemain en me disant qu’il me pardonnait si on allait prendre un pot ensemble. On a passé environ quatre heures à parler de beaucoup de choses, on a beaucoup rit. C’était un moment où il ne se passait volontairement rien dans ma vie artistique, mon compagnon qui écrivait mes chansons n’étant plus là j’attendais quelque chose de beau, sans savoir quoi. Je suis toujours pleine d’espoir, j’attends quelque chose qui va arriver, un peu comme les enfants à Noël. Et Pierre m’a dit : « Je vais vous écrire votre album » et j’ai éclaté de rire, pensant que c’était une plaisanterie. Il m’a dit : « C’est très sérieux, j’ai très envie de vous écrire des textes. » Je lui ai répondu : « C’est vous que j’attendais » et on est parti dans un délire comme ça et on a commencé à se voir beaucoup, à se raconter plein de choses et il m’a écrit mon premier texte, Je valse seule, et j’ai tout de suite été touchée par sa beauté, sa finesse, son tact… et là on était parti pour un moment ensemble sans se quitter. C’est comme ça qu’est né cet album. Je n’aurais jamais pensé un jour travailler avec Pierre Palmade parce qu’on vient de deux planètes différentes même si on se retrouve complètement sur certaines choses. Il a écrit tout l’album pour moi, en a fait le concept.

Vous n’aviez pas envie de prendre la plume cette fois-ci ?

Rose Laurens 2015Je me suis rendu compte que j’étais face à un auteur qui était en train de mettre à ma disposition tout ce qu’il y avait de plus beau en lui. J’ai pris ça comme un cadeau. Je voulais retrouver une vraie magie, une vraie authenticité. Je ne voulais pas des gens qui écrivent pour tout le monde. On me l’a proposé, mais je n’étais pas dans cet état d’esprit et je n’avais pas envie de ça. Je voulais des gens avec qui il se passe quelque chose de fort, d’authentique, avec la même envie, la même passion… Et ça je l’ai vraiment trouvé avec Palmade. Il s’est même plus investi que moi ! Ça a été un très bel échange artistique avec quelqu’un de totalement humble, gentil… comme quelqu’un qui démarrait et ça m’a beaucoup touché.

Il y a des textes très intimes, très personnels comme Je valse seule ou Comme dans César et Rosalie

Cette musique vient d’Eric Dimicoli, un garçon formidable pratiquement inconnu avec plein de talent. Un jour Pierre me dit : « Je vais te présenter quelqu’un bourré de talent même si pour l’instant il n’y a que lui qui le sait. » On a passé une journée chez lui, on riait beaucoup et à un moment donné il s’est mis au piano et je lui ai dit : « Mais attends c’est vachement beau ça ». Il a commencé à développer cette musique d’ambiance, presque piano bar, très intime. On est reparti avec la musique qu’on a réécoutée chez Pierre en se disant que ça avait vraiment du charme mais sans savoir quoi dire dessus. On lançait des sujets comme ça, même un peu idiots, et à un moment sans savoir pourquoi, sachant tout de même que Pierre était un inconditionnel de Romy Schneider, je lui dis : « Ça c’est César et Rosalie ! » On a trouvé que c’était un très bel hommage à ce film et on a même eu le bonheur d’appeler Jean-Loup Dabadie, qui en a écrit le scénario et que Pierre connait. Il lui a dit : « J’ai une surprise, Rose va te la chanter par téléphone », ça c’est très Palmade, et il m’a répondu : « Mais Rose je suis jaloux, j’aurais aimé l’écrire, c’est ça, c’est mon film. »

Et avec François Bernheim (compositeur pour Patricia Kaas, Melissa Mars, Viktor Lazlo…) qui signe quatre musiques ?

En fait François Bernheim voulait m’écrire des musiques il y a déjà des années mais moi j’avais un compositeur formidable et à chaque fois qu’il appelait je lui disais : « Je vous respecte beaucoup, vous écrivez merveilleusement mais j’ai ce qu’il faut à la maison ». Il avait de l’humour alors il disait que pour placer une chanson à Rose Laurens il fallait se lever tôt le matin ! Donc un jour Palmade me dit : « Je vais te présenter François Bernheim ». Je lui raconte que j’ai toujours refusé ses musiques et que je ne suis pas sûr qu’il soit très content de me voir. Il m’a dit qu’au contraire on allait rire de ça et donc on s’est vu et Bernheim m’a dit : « Ah vous voulez que je vous écrive des musiques et bien on va voir ça ! » (rires) On a commencé à travailler ensemble, on s’est beaucoup amusé et A.D.N. est né d’une petite musique toute simple qu’il jouait sans conviction et que je lui ai demandé de développer, il y avait une vraie énergie, c’était très sympathique.

Vous avez même retrouvé une musique de Jean-Pierre Goussaud (ndlr : le mari et compositeur de Rose disparu en 1991) ?

En fait je l’avais mise de côté. Jean-Pierre a laissé pas mal de musiques. Il y en avait de très jolies mais un peu dépassées et j’ai retrouvé celle-là, une maquette sur laquelle il chantait, et j’ai été prise par l’ambiance, ça m’a touché et je l’ai mise de côté pour le jour où je ferai l’album dont je rêve, je voulais vraiment que cette musique existe. Pierre a trouvé que c’était beau, touchant, sans savoir que c’était une musique de Jean-Pierre. On est parti sur Si Dieu était une femme, on s’est laissé porter par les mots qui collaient à la musique, sans être vraiment sûr de vouloir dire quelque chose dedans.

Est-ce qu’on va vous voir sur scène pour défendre ce disque ?

Ma première bagarre c’était mon album. Il y a eu les inattendus de la vie (des problèmes de santé…) qui ont fait qu’à un moment on a failli le sortir et puis on a été obligé de tout arrêter. Mais la scène c’est une évidence, ça ne peut pas être autrement, c’est ce que j’adore par-dessus tout. J’en ai fait beaucoup et dans de belles conditions, avec des supers musiciens, et là tout le monde est prêt, les musiciens, les gens qui ont travaillé sur l’album, donc ce n’est plus que des questions de budget parce que, j’aime à le faire savoir, je suis une artiste indépendante, ça n’est pas Pascal Nègre qui met son argent derrière moi ! (rire) Nous faisons tout nous-même, c’est plus difficile même si c’est une grande joie et que ça nous permet une liberté totale. Et la liberté n’a pas de prix.

Pourquoi aujourd’hui ne trouve-t-on pas votre répertoire en CD ?

Les maisons de disques sont drôles. Aujourd’hui tout mon catalogue est chez Wagram (à l’époque mon producteur leur a tout revendu) et, comme par hasard, comme ils ont vu qu’un nouvel album sortait, j’ai reçu un mot où on m’annonce que tous mes albums ont été remasterisés, qu’ils ont fait un énorme travail et que tout sort en digital. C’est bien dans un premier temps mais moi ce que je veux c’est que ça existe en physique aussi. Ça aussi ça va être une bagarre. Donc c’est bien, je suis très contente mais en physique c’est important aussi.

Vous avez eu la chance d’avoir un succès international avec Africa. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Je souhaite à tous les artistes d’avoir un passé tel que je l’ai eu. J’ai chanté partout ! Encore aujourd’hui je suis fasciné, je ne comprends pas comment j’ai pu me retrouver un soir dans les arènes de Vérone avec 15 000 personnes pour un concert où il y avait les Bee Gees, Al Jarreau, Donna Summer… Et moi je suis arrivé avec les jambes qui tremblaient, ne sachant pas ce que je faisais là… D’ailleurs j’ai eu la chance d’y retourner récemment pour voir Nabucco, c’était incroyable. J’ai vécu des choses magnifiques.

Votre retour est attendu par vos fans, qui se manifestent notamment sur Facebook, vous êtes consciente que vous avez manqué ?

L’autre jour j’achetais des glaces chez Picard et un garçon adorable me dit : « Rose, je suis ravi de ce nouvel album, quel bonheur ». Il en avait les larmes aux yeux alors je lui ai dit : « Arrêtez, bientôt on va pleurer tous les deux chez Picard, les gens vont se demander ce qui nous arrive » (rires). C’était carrément absurde au milieu des surgelés mais c’était un vrai fan, il connaissait même des chansons que moi j’ai oubliées. Ca fait énormément plaisir. Ça m’arrive qu’on m’arrête dans la rue et les gens me disent que je leur manque. Moi je leur dis : « Mais vous rigolez, il y a tellement d’autres gens qui chantent aujourd’hui… » et on me répond que moi ça n’est pas pareil.

Peut-être parce que votre fois est très identifiable…

C’est vrai, d’ailleurs les gens sont assez drôle, l’autre fois j’appelle à la sécu et la dame me dit : « Mais je connais cette voix », ça m’arrive très souvent. C’est étonnant la force d’une voix, surtout que moi je n’ai pas chanté depuis quelques années. Ma voix c’est un truc qui me dépasse complètement mais je n’y peux rien.

Propos recueillis le 7 avril 2015.

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