Alain Souchon – Ultra moderne solitude

Alain Souchon - Ultra moderne solitude Pop Music Deluxe

Bidon, Allo maman bobo, Jamais content, Ballade de Jim… Alain Souchon égrène les tubes depuis le milieu des années 70 tandis que les albums Toto 30 ans, rien que du malheur…, Rame, On avance ont tous été certifiés disque d’or. Après avoir utilisé de façon notable le synthétiseur sous la houlette de Michel Cœuriot sur l’album C’est comme vous voulez en 1985, Souchon va revenir à une variété aux sonorités plus acoustiques et intemporelles sur le nouvel opus qu’il prépare pour la fin de l’année 1988.

Mais en attendant, le chanteur est happé par le cinéma qui lui offre des succès depuis le début de la décennie. Il reconnaîtra toutefois plus tard que cet exercice n’était pas une vocation, qu’il ne se sentait pas légitime au milieu de ses acteurs qui vivaient leurs personnages. Lui s’intéresse surtout aux rencontres, aux échanges avec des réalisateurs, des comédiens qu’il admire, plus qu’à la technique. Et puis son truc c’est d’écrire des chansons, partager ses émotions, ses préoccupations par la musique. Il tourne Comédie ! en 1987, un film de Jacques Doillon où il est seul à l’écran avec Jane Birkin à qui il donne la réplique, une grosse responsabilité et des pages de textes à apprendre, souvent la veille… un calvaire. C’est donc ce film sur la jalousie qui donne naissance à une chanson en duo avec la belle Jane, Comédie, qu’il placera sur son nouvel album. « J’ai écrit les paroles dans le contexte du tournage et je voulais l’interpréter avec Jane. J’aime beaucoup la manière dont elle chante. »

Et puis le cinéma lui prend un temps qu’il ne consacre pas à la chanson et, lorsqu’il décide de s’y remettre, il s’installe deux mois à Monaco dans un appartement qu’on lui prête, avec son ami et complice des débuts, Laurent Voulzy. « En général, nous aimons nous éloigner de notre contexte ordinaire pour travailler, loin du téléphone et de la famille. Nous avons souvent écrit en Bretagne mais, pour cet album, Ultra moderne solitude, nous voulions une atmosphère différente. Notre choix s’est porté sur une ville, Monaco. L’ambiance citadine est idéale pour l’écriture. Un « truc » stressant et nerveux flotte dans l’air et donne envie de dire les choses. », explique-t-il à Télé 7 jours en 1989. Une ville qui « était comme Dallas » et qui inspirera à la plume du chanteur une certaine inclination pour la solitude. Le tandem sait parfaitement travailler ensemble mais en prenant son temps… Les deux musiciens sont lents et en deux mois seulement trois chansons sont écrites : Ultra moderne solitude, Dandy et J’attends quelqu’un. Outre Normandie Lusitania, au texte co-signé avec David McNeil sur une musique de Franck Langolff, Souchon se chargera, paroles et musique, des six autres chansons qui composeront l’album.

Le chanteur de 44 ans déclarera au JT d’Antenne 2 le 2 novembre 1988, au moment de la sortie de l’album : « Moi ça m’a fait beaucoup de cafard d’avoir trente ans, et quarante ans non ». Une quarantaine apaisée semblerait-il. Pourtant les textes de l’album font preuve d’une grande noirceur poétique, de la solitude (Ultra moderne solitude) à la nostalgie du temps qui passe (La Beauté d’Ava Gardner), c’est aussi le thème de la mort qui plane sur le disque (Quand j’serai K.O.). Les angoisses du chanteur sont bel et bien présentes même s’il est avant tout dans la recherche d’une émotion : « J’ai cherché à être ému par des situations ou des personnes. Je préfère de loin écrire un texte moins riche en jeux de mots, mais qui me laisse une trace émotionnelle après l’avoir chanté ». Quant à ses expériences cinématographiques, elles lui auront sans doute apporté une manière plus visuelle de concevoir ses textes : « (…) aujourd’hui, j’écris mes textes en imaginant d’instinct des images ou le scénario pour un vidéo-clip ».

Pour la première fois, il part à Londres pour enregistrer son disque aux studios Odyssey (où sont passés Kate Bush, Alison Moyet, Marc Almond…) et fait appel à Nick Patrick pour lui donner sa couleur. Le réalisateur est un collaborateur régulier de Bashung, Carte de séjour ou Mory Kanté et lui proposera un casting de musiciens anglais chevronnés. En Angleterre, Souchon appréciera qu’on le reconnaisse en tant que musicien, malgré sa mauvaise connaissance de la technique. Le mixage s’effectuera quant à lui aux fameux studios ICP, à Bruxelles, avec aux manettes Erwin Autrique et Jean Trenchant. Avec dix titres en boîte, Alain Souchon peut enfin présenter son nouvel album qui sort en octobre 1988. Aussi réussi soit-il, il ne suscitera pas l’engouement immédiatement, et mettra plusieurs mois avant de réellement s’imposer, grâce à la force d’un tube.

Alain Souchon - Ultra moderne solitude 45 t Pop Music Deluxe

En attendant, c’est la chanson titre qui fait office de premier extrait. Ultra moderne solitude, qui fait le constat d’un malaise dans nos sociétés où, si l’on a pourtant tout pour être heureux, on a l’impression d’être noyé dans la masse, envahis par une mélancolie qu’on ne sait pas très bien identifier, la solitude du monde moderne. Une formule qui lui est venue lors de ses déambulations, ces moments où il aime à marcher, à la ville, à la campagne, et où il jongle avec les idées, les mots… « Ultra moderne c’est un terme d’électro-ménager plutôt (…) et alors la solitude qu’elle soit ultra moderne ça va bien je trouve, ça colle bien ces deux mots ensemble parce que ça veut bien dire ce que ça veut dire », confiera-t-il au micro de France Culture en 2016. La chanson qui ouvre l’album est déjà une réussite en soi, elle sera d’ailleurs un joli succès radiophonique et plus tard un standard de son répertoire (comme tous les extraits de l’album), sans pour autant permettre ni au 45 t ni à l’album de se vendre. Sur la pochette du single, Alain Souchon est présenté comme seul, perdu au milieu du trafic urbain. « … C’était cette fascination pour la solitude au milieu d’une telle foule. C’est à dire d’être dans une ville où y’a plein de gens qui ne voient personne, qui se sentent très seuls. » (Les Inrockuptibles, 2016) En face B du simple, on trouve La Chanson parfaite (également présente sur le LP), un petit essai ludique sur l’idée d’un air idéal et humaniste construit à partir du « battement du cœur des hommes »…

Alain Souchon Quand j'serai KO Pop Music Deluxe

C’est le deuxième extrait du disque qui va changer la donne. Quand j’serai K.O., avec son air de petite chanson simple, est une composition aux arrangements pleins d’élégance, ponctuée d’une mélodie qui s’ancre en mémoire très facilement. Piano, cordes, saxophone… donnent un aspect désuet à cet air qui se place en contradiction totale avec les tubes pop synthétiques qui cartonnent à la même période. « Les phénomènes de mode sont un peu agaçants » dit le chanteur qui fait son entrée au Top 50 début juin 1989 avec ce deuxième 45 t dont le clip, réalisé par Erick Ifergan, présente des images noir et blanc et sépia dans une ambiance très surannée. Quand j’serai K.O. sera 29e le 1er juillet, un tube d’été donc, au texte très noir puisque Souchon s’y penche sur l’idée de sa propre finitude. « C’est ma vie ça, je pense qu’à ça c’est pour ça que j’aime beaucoup les poètes de la Renaissance parce qu’ils y allaient carrément, ils disaient on est là et puis on sera plus là, on va mourir et ça fait chier et on est que de la chair et elle va pourrir et ils insistaient là-dessus. Moi je fais pareil, j’aime ça, je pense qu’à ça… », répond-il à Frédéric Mitterrand qui l’interroge sur le texte de sa chanson. C’est donc un nouveau standard pour Souchon, et une reconnaissance de la profession qui lui décerne une Victoire de la musique de la meilleure chanson le 3 février 1990 (notons d’ailleurs qu’il est en concurrence avec lui-même dans cette catégorie où Le soleil donne de Laurent Voulzy, dont il signe le texte, est également nommée). En face B du 45 t, On se cache des choses, chanson courte de moins d’1 mn 30 qui ferme l’album, est à nouveau un texte sensible et fin sur l’incommunicabilité dans la relation amoureuse.

Alain Souchon - Dandy Pop Music Deluxe

Le succès de Quand j’serai K.O., qui est diffusé depuis février 89, ressurgit notablement sur l’album qui entre au Top début avril et atteint la 6e place six semaines plus tard (il restera classé dans les 50 premiers jusqu’à mi-février 90). Et pour faire suite à un tel succès, on mise en octobre sur l’une des chansons les plus rythmées (mais aussi la plus longue) du disque, à savoir Dandy. Un texte malin, mais à nouveau doux-amer (« Elle a l’air légère cette belle personne, mais c’est un air qu’elle se donne »), qui associe un terme notoirement masculin à un personnage féminin. Les jolis arrangements de Nick Patrick faisaient déjà du morceau l’un des meilleurs moments de l’album mais, pour sa sortie en single, on va faire appel à Laurent Voulzy pour en produire une nouvelle mouture. L’ami musicien, qui a composé Dandy, sort tout juste du succès du Soleil donne et va donc poser sa touche très personnelle sur la version qui sort en 45 t. Réalisé au studio Marcadet avec l’aide des ingénieurs Jean-Marc Hauser et Sophia Morizet (la sœur de Karen Cheryl) et mixé par Jean-Philippe Bonichon, le remix propose un rythme nettement plus marqué, des guitares « à la Voulzy », un pont orientalisant et des chœurs assurés par le compositeur qui reviennent tel un gimmick, volant même la vedette au refrain original. Une version longue de 7 mn est également éditée sur maxi 45 t. Le tout est efficace et s’éloigne nettement de la version album pour devenir un hymne « Voulzien ». Mais si, à nouveau, les rotations radios sont bonnes, le disque rate le Top 50.

Alain Souchon - La Beauté d'Ava Gardner Pop Music Deluxe

Le quatrième extrait d’Ultra moderne solitude en février 1990 ne sera par conséquent envoyé qu’en radios (sans doute aussi parce qu’il était déjà la face B de Dandy), et le choix se porte sur le poignant La Beauté d’Ava Gardner. Une chanson dont Souchon à plusieurs fois raconté la genèse, notamment à France Culture en 2016 : « J’ai fait un disque en Angleterre une fois et mon arrangeur était anglais, il s’appelait Nick Patrick et il était voisin d’Ava Gardner qui était devenue une vieille femme (…), il me dit : « C’est terrible, elle promène son chien, c’est une vieille dame, voûtée, ravagée… » (…) c’est pour ça que j’ai fait cette chanson sur le temps qui passe, la beauté d’Ava Gardner qui s’en va aussi au fil de l’eau… ça m’avait bouleversé (…) après j’ai lu plein de trucs sur elle comme quoi elle était un petit peu excitée avec ses fesses et tout ça, j’ai trouvé ça sympa en même temps quand on est une grande dame comme ça… mais oui mais on lui mettait un garde du corps, son producteur lui mettait un garde du corps devant sa chambre d’hôtel pour pas qu’elle sorte et elle se tapait le garde du corps et tout, je trouve ça sympa… Allez moi j’exulte avec mon corps, je suis Ava Gardner, vous m’emmerdez, je fais ce que je veux, je trouve ça sympa. » Le temps qui passe, un thème cher à son auteur, et une nouvelle pépite qui s’ajoute à sa discographie.

Alain Souchon - Les Cadors Pop Music Deluxe

En 1989, l’album Ultra moderne solitude est certifié disque de platine pour plus de 300 000 copies écoulées et, après une série de concerts à Paris et en province, la promo va bientôt laisser place à l’album live Nickel, qui est précédé des Cadors, cinquième extrait du dernier LP et premier single live de l’artiste en octobre 1990. La chanson met en parallèle le destin doré des puissants dans l’univers carcéral et celui, beaucoup moins enviable, des petits gangsters (« Les cadors on les retrouve aux belles places, nickel, Les autres, c’est Saint-Maur, Châteauroux Palace, plus de ciel »). Saint-Maur, connu pour sa prison accueillant les détenus aux plus longues peines, et où Alain Souchon viendra donner un concert. « J’ai donné un spectacle au cœur de l’univers carcéral. Cela a été pour moi une vraie révélation. J’ai réalisé à quel point j’avais de la chance de ne pas y être. J’ai compris qu’il n’y avait aucune vanité à tirer à être sur le bon et droit chemin. Le problème des prisonniers est complexe : ils ont mal agi et la société les a mis à part. Cependant, ce n’est pas une raison pour les mépriser. »
Deux autres chansons complètent le disque : Normandie Lusitania et son intro au saxo, digression sur le temps qui passe et sur la notion de finitude, à nouveau, et J’attends quelqu’un, morceau rythmé sur lequel on reconnaît aisément la patte Voulzy, à la recherche d’un idéal forcément jamais satisfait.

Illustré d’un point de lumière (comme une errance solitaire au milieu de la jungle urbaine), la pochette d’Ultra moderne solitude ne présente qu’une partie tronquée du visage du chanteur qui s’affiche plus largement au dos de la pochette du vinyle. Disque important dans la carrière de Souchon, il préfigure ce que sera le succès énorme de C’est déjà ça, l’album suivant qui se fera attendre jusqu’en 1993.

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