Patrick Juvet – Rêves immoraux

Patrick Juvet Reves immoraux Pop Music Deluxe

Après presque une décennie de succès, passant indifféremment de la chanson au rock et à la disco, le passage aux années 80 est un tournant difficile pour Patrick Juvet. Si l’album Lady Night de 1979 s’est écoulé à plus de 200 000 exemplaires en France, le suivant, Still Alive, entre funk et rock rétro, s’en tire moins bien et n’atteint pas les 100 000 ventes. Le disco est sur le déclin et les ventes à l’internationale s’épuisent, Patrick Juvet doit encore une fois se réinventer. Il souhaite revenir en français (comme il le doit d’ailleurs contractuellement à son label Barclay) et, après l’adaptation de deux morceaux de l’album Still Alive proposées sur un 45 tours en 1981 (Sans amour / C’est de moi), le chanteur suisse s’attelle à la composition d’un nouveau 33 tours.

Il souhaite revenir à une variété classieuse en faisant appel à des auteurs qu’il admire comme Nicolas Peyrac ou Jean Loup Dabadie. Avec ce dernier, une collaboration avait déjà été évoquée avant que Juvet ne s’envole pour les Etats-Unis quelques années auparavant. Très touché par les textes que Dabadie écrit pour Michel Polnareff ou Julien Clerc, il lui fait confiance pour poser ses mots sur ses nouvelles compositions. Sur une cassette qu’il lui confie, Patrick Juvet a posé une mélodie au piano dans la lignée de ses plus belles ballades. Manifestement inspiré, l’auteur lui propose tout d’abord un texte en hommage à la beauté de Romy Schneider qu’il décline pourtant, car il a déjà mis à l’honneur Jessica Lange en 1977 et souhaite éviter une redite. Dabadie reprend alors son texte qu’il remanie pour évoquer cette fois la femme de manière plus universelle mais à nouveau le chanteur-compositeur y voit une référence trop appuyée à son tube Où sont les femmes. Il a envie de quelque chose d’inédit, qui lui ressemble, et qui célébrerait son amour et son désir pour les femmes certes, mais également pour les hommes. Le défi est de taille et Dabadie s’attache alors à évoquer ce thème de la bisexualité à travers le prisme du rêve, non sans un certain romantisme, et en multipliant les symboles et les références sulfureuses. Posant trois thématiques distinctes (le rêve, la nuit, l’interdit), il procède en jetant sur ses pages le champ lexical qui l’aidera à bâtir son texte. Deux titres se dégagent d’abord : Rêves interdits et Rêves défendus. Puis, en condensant ses six pages d’idées, il tient enfin le texte de Rêves immoraux. Le protagoniste s’y laisse aller à ses désirs les plus impudiques et ambigus, le « délice » se mêle au « supplice » dans ces rêves qui le mènent tout droit en enfer. Un texte osé, poétique et sombre qui séduit immédiatement le chanteur de Romantiques pas morts et qui aura pour délicate mission de soutenir le nouvel album.

Celui-ci est enregistré en septembre et octobre 1981 aux fameux Mountain Studios à Montreux, les studios de Queen, sous la houlette du réalisateur et ingénieur du son du groupe, David Richards. Les deux hommes ont l’habitude de travailler ensemble depuis déjà plusieurs années, et ils imaginent pour Rêves immoraux un arrangement très simple : Juvet déroule son thème au piano tandis que Richards pose des nappes de synthé sur les refrains. Ainsi, le morceau repose essentiellement sur la voix du chanteur, et donc sur le texte. De cette ballade au refrain qui s’ancre en tête, se dégage une certaine préciosité élégante. L’album pourtant n’est pas dénué de titres dansant et rythmés, entre reggae, rock et disco, et le chanteur déclarera à sa sortie qu’il est « le fruit d’un travail de longue haleine avec de superbes textes en français (OK, mars 1982).

Mais l’exploitation de Rêves immoraux en 45 tours au printemps 1982 est à double tranchant. D’une part les radios adultes sont sensibles à la qualité de la composition et passent régulièrement le morceau, qui se classe d’ailleurs dans le top 10 du hit-parade de RMC et dans le top 15 sur RTL au mois de mai, et d’autre part, malgré un certain progressisme ambiant et les avancées sociétales récentes, le texte fait encore grincer quelques dents. L’ambiguïté sexuelle évoquée et incarnée par Patrick Juvet ne plaît visiblement pas à tout le monde et on le lui fait parfois clairement sentir. « Je n’en pouvais plus, j’étais fatigué. Je le montre d’ailleurs sur la pochette où on me voit dans mon lit. A cette époque je songeais sérieusement à tout arrêter. L’arrivée des FM a tout chamboulé et entièrement remis en question la chanson française. (…) Les nouveaux sont arrivés : Goldman, Cabrel », déclare-t-il à Platine en 1996. La pochette du disque fait en effet apparaître le chanteur dans son lit, une image onirique signée Jean-Baptiste Mondino qui ornera l’album mais aussi le 45 tours éponyme.

Le disque ne décollera pas et Rêves immoraux sera le seul extrait de l’album en France (à l’exception d’un maxi 45 tours pour Alibi), tandis qu’à l’étranger on préfère miser sur les morceaux les plus dansants. Ainsi l’Espagne et l’Italie opteront pour Du tac au tac ou Alibi, et le Canada pour Pas folle de moi puis Cette fille, qui deviennent là-bas de très gros succès et se classent même n°1 des palmarès.

S’il sort encore environ un 45 tours tous les ans jusqu’à la fin de la décennie, il faudra attendre 1991 pour que Patrick Juvet ne revienne avec un nouvel album, le dernier à ce jour. Si l’album Rêves immoraux reste inédit en CD, on retrouve le titre-phare sur les compilations du chanteur, ainsi que trois autres titres sur Les 50 plus belles chansons en 2008..

Un grand merci à Hubert Devillers pour la documentation.

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