Interview – Thierry Pastor : Le Coup de folie

Fin 1981, Thierry Pastor débarque sur les ondes avec Le Coup de folie, un véritable coup de chance pour ce jeune pianiste et compositeur qui accompagne Nicolas Peyrac sur ses tournées. Le morceau entêtant et ultra efficace s’impose bientôt dans les hit-parades et se retrouve n°1 des ventes en France en juin 1982, dépassant les 700 000 ventes et conquérant le Québec dans la foulée. Après un premier album et un terrible accident de voiture (dont il se remet miraculeusement), il est de retour en 1985 avec Sur des musiques noires, un nouveau tube qui squatte le Top 50 pendant 24 semaines, atteignant la 12e place et les 300 000 ventes. Thierry Pastor nous raconte ses incroyables années 80 et la genèse de ses succès.

Vous faites de la musique depuis tout petit ?

Je suis né dans une famille de musiciens puisque j’ai un frère chanteur, un frère guitariste et puis, ma mère ne sachant pas très bien quoi faire de moi, me dit un jour : « Il y a une voisine qui donne des cours de piano, tu vas apprendre le piano ». J’avais dix ans et c’est vrai qu’à cette époque-là je préférais aller jouer au football que de prendre des cours de piano, mais aujourd’hui finalement je serais tenté de dire qu’on devrait tous jouer d’un instrument pour le plaisir, pour moi c’est thérapeutique. Je suis entré au conservatoire dans une classe assez élitiste et c’était difficile, mais c’était une très belle école. Ma chance c’est d’avoir fait des études classiques et parallèlement, avec mon frère qui était plus âgé, je suis rentré à onze ans dans un orchestre. J’ai fait mon premier bal à Roanne un 31 décembre en 1971 ou 1972. Ensuite l’école ça a été n’importe quoi parce que je ne faisais que de la musique. Mais je ne me disais pas que j’allais en faire un métier, c’était un loisir comme de jouer au football.

Comment devenez-vous l’arrangeur de Nicolas Peyrac en 1979 ?

Je sors de l’armée en 1979 et un copain musicien me dit : « J’ai entendu dire que Nicolas Peyrac voulait changer tous ses musiciens ». Là on passe l’audition et on part trois ans pour travailler un peu partout au Canada, en Belgique, en Suisse… Moi en tant que pianiste-arrangeur.

C’était un coup de tête puisque ça n’était pas forcément votre vocation ?

Quand tu fais du bal et qu’un artiste te demande de venir jouer avec lui, les conditions ne sont plus les mêmes, et puis là tu fais du spectacle quoi ! Tu fais plus danser les gens. Je n’ai rien contre le bal, c’est une très bonne école, mais il faut arriver à en sortir aussi. Moi je sais que ça m’a fait évoluer. D’abord on a un répertoire précis, Nicolas Peyrac c’est aussi un musicien, ce n’est pas qu’un auteur. C’est plus gratifiant.

Vous y prenez goût finalement et vous vous mettez à composer pour vous ?

Très vite je me suis rendu compte que j’avais l’imagination pour composer. J’avais les notes mais pas les mots, je ne suis pas auteur. J’aimais me retrouver devant mon synthé, devant mon piano Fender à enregistrer chez moi, faire mes petites maquettes, reproduire des sons que j’avais entendus. C’est ce qui me passionnait et me passionne encore aujourd’hui. La chose la plus importante pour moi c’est de pouvoir créer. Sur scène on se doit de donner aux gens mais la création c’est encore un autre domaine. On est face à soi-même.

Et chanter c’est venu en même temps ?

Je chantais un peu dans les bals mais ça n’était pas ma tasse de thé, ce n’est pas ce que je préférais faire. Une des premières chansons que je chantais, et c’est drôle parce que j’ai rencontré le personnage il n’y a pas si longtemps en spectacle à Lyon, c’était Maman de Roméo. A l’époque on entendait ça sur les radios. Mais je ne suis pas un chanteur au sens traditionnel du terme. C’est parce que je suis musicien et que j’ai les mains posées sur un piano que je chante. Bien sûr il m’est arrivé avec Patrick Hernandez sur Stars 80 de chanter debout avec un micro, c’est un truc que je sais faire mais dans l’absolu mon truc c’est quand même de jouer et de chanter, comme Michel Berger ou William Sheller par exemple. Le chant c’est la finition des mains, ce sont les membres qui agencent des harmonies, des mélodies, qui sont finalisées ensuite à travers une voix.

Comment naît Le Coup de folie en 1981 ?

Je suis encore en tournée avec Nicolas Peyrac et je rencontre Jean-Claude Perrey, l’auteur de Coup de folie, qui me dit : « J’ai monté un studio, est-ce que ça t’intéresserait qu’on fasse de la musique ensemble ». À l’époque j’étais libre comme l’air, j’avais des claviers partout, je les ai installés chez lui et à partir de là on s’est mis à travailler, à faire des maquettes, des maquettes, des maquettes. C’était chanté en yahourt parce qu’on n’était pas à même d’écrire en français. On avait une culture américaine et anglaise et à partir de là on faisait du sous Elton John, du sous Beatles, du sous Stevie Wonder… Un jour d’août où j’étais chez Jean-Claude Perrey, je sors de la piscine, j’étais encore en maillot, je m’assois au piano et là Le Coup de folie m’est venu en 3 minutes 40. J’ai posé mes mains sur le clavier et j’ai fait ça (il joue l’introduction du morceau). Là quand on parle d’inspiration, d’intuition, d’imagination, pourquoi j’ai fait ça, je serais incapable de l’analyser. Mais une fois la maquette réalisée, je savais que j’avais un truc en béton. D’ailleurs le disque est une maquette, on a gardé l’identique qu’on a mixé à la maison. J’ai ensuite croisé l’homme qu’il fallait croiser. Le cheminement était presque parfait ! Je croise Roland Magdane grâce à un ami qui était son sonorisateur. Cet ami, pendant une balance, passe mon morceau et là Magdane est comme un fou et il veut produire le disque. On était descendu à la Grande-Motte où il était en tournée et c’est là qu’il m’a dit : « Écoute, on part sur un 45 tours mais moi je veux produire l’album ». Parce que moi j’avais déjà tout, tout était prêt. Mais à l’époque il n’y avait pas encore de texte et c’est lui qui m’a dit : « J’entends bien un petit coup de folie ». A partir de là, avec Jean-Claude Perrey, on s’est mis à une table et on a commencé à écrire Le Coup de folie. On a même été au studio du Palais des Congrès avec la maquette pour en faire quelque chose de plus sophistiqué, sauf qu’à l’écoute Magdane me dit : « Mais non, c’est pas ça que je veux ». On est repartis chez nous, on a pris la maquette, on a mixé comme on pouvait à l’époque, parce qu’on n’avait qu’une petite 16 pistes, c’était vraiment précaire comme matériel, et c’est devenu ce que c’est aujourd’hui. L’histoire est féérique. Aujourd’hui ça ne peut pas arriver ce genre de choses.

Vous signez dans la foulée chez Flarenasch ?

Magdane étant déjà artiste chez Flarenasch, il m’amène voir Alain Puglia qui pense lui aussi que c’est un succès. Et deux mois après je pars sur le podium Europe 1 : 80 villes, 80 dates, à côtoyer 10 000, 20 000 personnes par soir, spectacle gratuit. C’est là que ça a démarré. Jean-Luc Lahaye me dit ça souvent : « Tu sais que nous on est précurseurs de tout », et c’est un peu vrai, parce qu’à l’époque du Coup de folie il n’y a pas de radios libres ni de Top 50. Le phénomène était incroyable, on faisait la fête sur Rock amadour, Il suffira d’un signe… Tous ces titres-là passaient en clubs et les gens dansaient sur cette musique. Le phénomène était incroyable parce qu’on rivalisait enfin avec la musique anglaise, américaine. Il y avait le hit d’André Torrent sur RTL… C’était avant les radios libres parce que le titre est sorti en décembre 81 et les radios libres sont arrivées après.

Et que dire de cette pochette qui est devenue iconique ?

Elle est un peu particulière cette pochette c’est vrai (rires). C’est Laroche Valmont qui me disait que dans le top des pochettes 80, j’étais deuxième ou troisième, parce que l’aspect kitsch de cette pochette est incroyable. Mais l’époque était un peu kitsch, Le Coup de folie a un côté kitsch, il n’y a pas de sérieux dans cette musique. Alain Puglia me disait : « Fais-nous des titres où tu commences par le refrain ». Et les DJs m’ont souvent dit que quand il y a un trou en soirée, que l’ambiance retombe, c’est un titre phare, parce que dès les premières mesures les gens vont sur la piste. En plus il n’y a pas de couplets, c’est un pont musical.

Vous enchaînez avec un deuxième single, Where Is My Love, mais surtout un premier album avec une production assez importante. Vous avez pu faire ce que vous vouliez ?

J’ai pu traduire la musique que j’aimais à cette époque-là. C’était une aubaine de pouvoir me retrouver avec un batteur, un bassiste, des cuivres, mixer en Suisse à Genève. Le seul hic c’est qu’entre Le Coup de folie et l’album il y avait un fossé. Si Le Coup de folie n’était pas lié à l’album ça n’aurait pas été grave, parce que quand on écoute l’album, il n’y a aucun titre qui rappelle Le Coup de folie. C’est trop différent. J’écoutais tellement de choses à l’époque que tout m’intéressait, et c’est encore le cas aujourd’hui d’ailleurs. Je pense à La Fille du Nordica que j’ai réécouté lors d’une émission de radio, et la personne qui m’interviewait m’a dit : « Mais si ce titre-là sortait aujourd’hui tu ferais un gros carton ». Et en l’écoutant je me suis dit que ça n’avait pas vieilli en fait.

En 1983 sort un troisième single, Magic Music, qui n’est pas extrait de l’album.

C’est un titre que j’ai fait un peu plus tard. Qui a été retiré du marché parce qu’il est sorti quelques jours avant mon accident.

Vous êtes victime d’un terrible accident de voiture…

Le truc qui arrive à beaucoup de gens, tu rencontres un chauffard avec 2,7 grammes d’alcool dans le sang en face de toi en voiture, et voilà… Je vais être dans le cosmos total pendant près de trois ans. Trois ans, trois opérations. Mais aujourd’hui je n’ai pas de séquelles. C’est le coup du sort mais quand on arrive à en sortir, comme ça a été mon cas, on en sort plus fort. Quand on s’en sort bien, on ne s’en sort que mieux en fait.

Vous remontez en effet la pente et en 1985, après plusieurs mois d’absence, vous revenez avec un tube, Sur des musiques noires.

Après mon accident j’avais six fractures au visage et la septième au poignet droit. Pour jouer du piano c’était mort et pour chanter encore pire. Je me suis posé plein de questions, est-ce que c’était ça mon avenir ? J’ai un peu tout foutu en l’air, je suis retourné chez mes parents et je me suis enfermé dans mon garage avec mon matériel. Et là j’ai créé les Musiques noires. Même topo que Le Coup de folie en fait, tu mets les mains sur le clavier un soir et tu sais pas pourquoi tu joues ça. Je fais une maquette en yahourt et là Alain Puglia écoute le titre et me dit : « Il faut parler des musiques noires ». Il donne ça à Marc Strawzynski et le jour où je mets le texte sur le piano, je me rends compte que je ne pouvais chanter que ça sur cette musique.

Il vous avait bien cerné finalement, puisque vous ne le connaissiez pas.

Pas du tout. Puglia lui avait dit que j’étais un mordu des musiques noires. Et au final ce texte est intemporel. Là arrive le Top 50… C’est comme si je renaissais mais avec une autre forme de musique, parce que les gens qui aiment Le Coup de folie les Musiques noires pour eux c’est un peu trop sophistiqué, et à l’inverse, les gens qui adorent les Musiques noires pour eux Le Coup de folie c’est trop kitsch.

Vous quittez pourtant Flarenasch à ce moment-là, en plein succès…

Je quitte Flarenasch pour aller chez CBS parce qu’à partir du moment où j’ai fait Musique noires, ils se sont dit « Pastor c’est une valeur sûre », donc ils ont racheté le contrat à Alain Puglia, ils ont fait de la co-production, et là je crois que j’ai fait une connerie immense. Ça ne m’a pas valu grand-chose. C’était une major, vous avez affaire quinze jours à Pierre, les autres quinze jours c’est Jacques. Moi j’étais à Lyon à l’époque, je ne retrouvais pas ce qu’il y avait dans un petit label. Ça a été un fiasco.

Il y a un premier 45 tours, Équateur, chez CBS en 1986, mais qui ne se retrouve pas sur le deuxième album…

J’ai commencé par faire un titre et ensuite ils m’ont demandé un album qui a été mixé à plusieurs reprises. Je n’étais plus dans la même ambiance, on arrivait en 1988, c’était déjà la fin des années 80. Au moment où les radios sont devenues des réseaux, c’était foutu. On passait à autre chose.

Un peu plus tard vous allez faire une rencontre incroyable puisque vous allez chanter avec votre idole Stevie Wonder.

Quand j’y repense aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir rêvé ! Dans Le Coup de folie je parle de Stevie Wonder, dans les Musiques noires je parle de Stevie Wonder, et il y a un album où j’avais besoin d’une chanson en plus et j’ai repris une de ses chansons, Saturn, que j’ai fait traduire par un copain à moi et évidemment autorisation oblige, il écoute, et la maison de disques me dit : « Pas de problème, il est d’accord pour le faire ». Donc génial, merci Stevie ! Sauf qu’il fait un concert unique à Paris et la maison de disques me dit : « Tu es invité, est-ce que tu veux venir ? » Évidemment j’y vais ! Mais je ne savais pas qu’on allait me le présenter. On était VIP, il y avait Bruel et d’autres, on était trois, quatre artistes. Et à un moment, sur scène, il dit : « Il y a un chanteur dans la salle qui s’appelle Thierry Pastor, il a refait une chanson à moi en français, s’il veut bien me retrouver sur scène pour chanter ». Et là je monte sur scène, il me met la main sur l’épaule, je me mets derrière un micro et on chante Another Star ensemble. Incroyable ! Quand on sait comme j’admire le bonhomme ! C’est un maître, un génie !

Vous faites toujours de la musique aujourd’hui ? Quels sont vos projets ?

Je ne fais que ça. J’ai des titres plein les tiroirs. La création c’est ce qui me passionne le plus. Aujourd’hui, comme j’ai du matériel performant et qu’à la maison on peut arriver à un résultat assez correct, il y a un titre que j’aimerais bien finaliser. Ça demande encore deux, trois trucs mais je crois que je vais aller au bout de l’histoire. Mais bon c’est de l’auto-production forcément, puisque quelle maison serait intéressée aujourd’hui pour produire un artiste des années 80 ? Même avec un titre fabuleux. En même temps je comprends parce que nous on a des boulets aux pieds, des bons boulets mais quand même, je pense à Patrick Hernandez avec son Born to Be Alive, on est tous liés à des chansons que les gens aiment, à la limite c’est des chansons qui leur appartiennent plus qu’à nous. Globalement personne n’attend de la nouveauté. Après si je le fais c’est que j’ai envie de le faire et point barre. On est liés à la nostalgie, au passé. On pourrait sortir de la nouveauté mais qui serait vraiment curieux de ça ? Si ce n’est en faisant de la scène peut-être… Après les réseaux sociaux sont là pour valider le truc ou pas, indépendamment du métier comme on le faisait à l’époque. Mais l’époque n’est pas propice au spectacle… Dans les années 80 il y avait de la place, la technologie arrivait…

Propos recueillis le 12 mars 2021

Le premier album de Thierry Pastor a été réédité et remasterisé en édition 2 CD disponible chez CD rare !

2 commentaires

  1. Je n’aime pas particulièrement cette chanson. Mais comme j’ai déjà eu l’occasion ici de poster des commentaires, moi qui suis fan de musique depuis toujours et suis né l’année où cette chanson de Thierry Pastor a eu du succès, et qui plus est suis chroniqueur radio bénévole dans une radio locale vendéenne, collectionneur de vinyles et pianiste, votre site est une mine sur les années 80. Très fouillé, sérieux et à la fois léger (dans sa forme), je vous dis bravo et merci.

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