Propaganda – p:Machinery

Issu de la jeune scène musicale de Düsseldorf (la patrie de Kraftwerk !), le groupe Propaganda voit défiler plusieurs membres avant de prendre sa forme définitive. Passant de trois à cinq, puis quatre, Propaganda trouve son équilibre avec deux garçons (Ralf et Michael) et deux filles (Suzanne et Claudia, la dernière arrivée et principale vocaliste) aux ambitions dépassant largement les murs de leur cité d’origine. Leurs expérimentations entre musique électronique et pop tombent dans les oreilles de Paul Morley, journaliste musical anglais qui vient de fonder son propre label ZTT avec le producteur Trevor Horn et sa femme Jill Sinclair. Tout en Propaganda plaît à Morley : le nom, la référence à Kraftwerk, l’émergence de la scène industrielle, l’origine européenne du groupe plutôt qu’américaine… Propaganda devient ainsi l’une des premières signatures de ZTT avec Art of Noise et Frankie Goes to Hollywood. Le très Fritz Langien Dr. Mabuse, entre new wave et synth-pop, est le premier single du groupe à sortir en février 1984. Même s’il trouve ce style de musique trop « dark » pour lui, Trevor Horn va réaliser ce premier disque, petit succès au Royaume-Uni (27e) mais tube en Allemagne (7e) où la toute jeune Claudia, encore étudiante, entend sa chanson à la radio sans s’imaginer le destin qui l’attend.

Mais le succès soudain de Frankie Goes to Hollywood avec Relax va monopoliser toute l’attention de la petite équipe de ZTT au détriment de Propaganda qui va devoir attendre plus d’un an avant la sortie d’un second 45 tours, Duel, en avril 1985. Les quatre Allemands travaillent en attendant sur des maquettes qu’ils composent sur un PPG Wave, synthétiseur allemand typique des années 80. Entre-temps Claudia a épousé Paul Morley et s’est installée à Londres, s’accommodant des allers-retours à Düsseldorf afin d’écrire le premier album qui sera finalement réalisé par Stephen Lipson, assistant de Trevor Horn (David Sylvian du groupe Japan et Stock, Aitken et Waterman avaient précédemment été envisagés). Le beaucoup plus pop Duel marchera mieux en Angleterre mais en France c’est avec le troisième single, p:Machinery qu’on découvre vraiment Propaganda. « Nous travaillons la musique différemment. Peut-être de façon plus économique ou disciplinée que d’autres. Et nous avons conscience de ce que l’on fait. On fait partie de la machine et on veut s’en servir. (…) On veut que le public nous consomme mais aussi qu’il nous suive si nous allons dans d’autres directions », explique Ralf. Avec la volonté évidente de proposer des ambiances différentes à travers leurs morceaux déclinés en singles, p:Machinery offre une autre facette de Propaganda, combinaison de la personnalité des quatre musiciens et du son ZTT, dansant et aux envolées épiques. « Nous étions un groupe fait de contraste, de lumière et d’obscurité, de rêves et de cauchemars. C’est la combinaison des deux qui m’intriguait », commentera des années plus tard Claudia.

Ecrit par Ralph et Michael, avec la contribution de David Sylvian sur une ligne mélodique, p:Machinery sort au Royaume-Uni le 29 juillet 1985, soit quinze jours après l’album A Secret Wish. « Dans p:Machinery tu abandonnes tes valeurs en tant qu’être humain puisque les machines sont censées être parfaites », selon Ralf qui se livre à l’explication de texte. Une perte de contrôle illustrée par le clip réalisé par Zbigniew Rybczyński (récipiendaire de l’Oscar du meilleur court-métrage en 1983) qui transforme les membres du groupe en marionnettes (en proie à l’industrie musicale ?). « On voulait une vidéo abstraite et Rybczyński, le réalisateur, a suggéré l’idée des marionnettes. Le symbolisme est peut-être facile, mais elles ont une forte coloration politique. Je n’ai rien contre les idéologies, je pense même qu’elles doivent s’introduire dans la musique. Contrairement à ce que beaucoup pensent, la pop music n’est jamais tout à fait innocente », commente Claudia dans les pages de Best dont Propaganda fait la couverture en juin 1986. Une couleur politique qui fait également partie de la communication choc imposée au groupe par Paul Morley (l’idée de la trilogie sexe, guerre et religion sur les trois premiers singles de Frankie Goes to Hollywood, tous n°1, c’est lui) qui insère au dos de la pochette de p:Machinery une citation de J.G. Ballard faisant référence à l’organisation terroriste la bande à Baader sans que le groupe n’en sache rien, fait polémique et sera retirée des supports commercialisés en Allemagne. « Pour moi, les positions politiques ne sont pas déplacées, même dans l’univers de la pop. Thatcher en Angleterre, le terrorisme en Allemagne, tout est lié, Baader, par exemple, est une réaction face à l’éducation hyper coincée imposée aux jeunes Allemands », réagira Claudia dans Best, tandis que Ralf, au contraire, dira à NME : « Tout d’abord je ne le savais pas, et je ne savais même pas que la citation de Ballard parlait de Baader-Meinhof, sinon j’aurais souhaité qu’elle soit supprimée, parce que je n’aime pas du tout donner de la place à ces gens. Dès que tu parles de quelqu’un, il entre dans la conscience des gens et peu importe que tu en parles d’une façon positive ou négative. Tout est propagande. (…) Et la pop n’est pas le bon endroit pour commenter ce genre de choses. »

En face B du 45 tours on trouve Frozen Faces, un morceau plus sobre et minimaliste que Suzanne, autre vocaliste du groupe, commente ainsi : « Si ce titre a l’air quelque peu expérimental, c’est qu’il a été enregistré de manière parfaitement spontanée. Claudia et moi avons écrit le texte un soir à Düsseldorf ». Et ses faces B, Propaganda en prend tout particulièrement soin : « Chez Propaganda, on aime bien les situations parallèles. Toutes nos faces B ont une corrélation directe avec les faces A. », explique Claudia. Et chez ZTT, on aime multiplier les supports, les versions et les remixes et pour p:Machinery trois maxis 45 tours avec chacun une pochette et un contenu différent sont lancés : p:Machinery (Polish) et p:Machinery (β) en juillet, puis une nouvelle version p:Machinery (Reactivate) en novembre. Malgré ces efforts, le single peine à trouver son public en Angleterre où il n’atteint que la 50e place. L’album est, quant à lui, mieux accueilli et entre 16e des charts. C’est en Europe continentale et tout particulièrement en France que p:Machinery va connaître un succès retentissant. Si Dr. Mabuse et Duel n’avaient convaincu que quelques oreilles avisées, p:Machinery fait son entrée au Top 50 en mars 1986, y reste classé 18 semaines et culmine à la 10e place, décrochant un disque d’argent pour 250 000 ventes. En discothèques, c’est aussi un tabac et le morceau s’accroche à la première place pendant plusieurs semaines. La radio Skyrock en fera même son jingle.

On notera également que l’album, d’abord sorti en vinyle, sera revu et corrigé par Stephen Lipson pour sa sortie en CD quelques mois plus tard (à l’époque le CD en est à ses débuts) : certains titres sont remixés, d’autres ajoutés (comme la face B Frozen Faces), et p:Machinery se voit gratifier d’un nouveau mix (certes très léger).

Très opportunément, au moment où p:Machinery cartonne en Europe, un duo de DJs italiens s’empare du morceau et créé un mashup avec Relax de Frankie Goes to Hollywood, rejoué et rechanté. Sous l’appellation P4F (Propaganda For Frankie), ce P. Machinery medley with Relax va se classer en même temps que la version originale et décrocher une 24e place au Top.

Propaganda se séparera quelques mois plus tard (« Nous nous étions formés d’une façon très étrange… on n’était pas comme U2 qui ont grandi ensemble et répétaient toutes les semaines… », expliquait Claudia au Belfast Telegraph en 2018), la faute à un contrat trop désavantageux, aux tensions entre Claudia (la femme du patron) et le reste du groupe, le fait que les deux filles soient installées à Londres et les garçons toujours à Düsseldorf… L’album et les quelques singles de Propaganda restent aujourd’hui encore comme un témoignage de la grande époque de ZTT, et une poignée de hits imparables qui auront inspiré nombre d’autres productions…

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