Interview – Jean-Pierre Mader : 35 ans d’Outsider

Si le premier album de Jean-Pierre Mader (Faux coupable en 1982) ne rencontre pas le succès escompté, il va toutefois permettre au musicien toulousain de se doter d’une sérieuse carte de visite et il ne faudra plus attendre longtemps avant que son nom ne résonne sur toutes les antennes. Avec Disparue en 1984, il signe un premier tube suivi immédiatement par le succès colossal de Macumba. Un pied devant l’autre et Jalousie vont compléter cette série gagnante au Top 50 et se retrouveront sur Microclimats, le deuxième opus du chanteur. En 1986, il est temps de penser à la suite, et Mader, qui souhaite amorcer un virage vers quelque chose de plus personnel, livre l’éclectique Outsider, un LP sur lequel il tient à montrer ses influences et sa culture musicale et dont seront extraits les singles Outsider dans son cœur et Obsession. Outsider fête cette année ses 35 ans, et son créateur revient pour l’occasion sur la genèse de son troisième album.

Après quatre singles tous classés au Top 50, comment abordez-vous la création de ce troisième album ? Est-ce que la maison de disques vous met la pression ou bien au contraire vous laisse champ libre ?

La pression on se la met tout seul parce qu’on sortait d’un très gros score avec l’album précédent, Microclimats, pas sur le premier qui avait été un four complet, mais toutes les carrières sont faites de ce genre de choses… Donc sur ce troisième album il y avait la volonté à la fois d’essayer de changer de fusil d’épaule, parce qu’on avait eu l’impression, et on le voyait à travers la presse et des critiques un peu plus « intelligentsia » (Le Monde, Libération…), que la veine italienne dance pop commençait à s’épuiser. Moi aussi ça m’inspirait moins, il fallait donc que je trouve une forme de musique différente, que cet album marque une certaine évolution mais tout en restant quand même à la portée de tous. J’avais eu l’impression quand j’ai trouvé la musique d’Outsider d’avoir quelque chose d’un peu particulier. Il me semblait que j’avais là un bon single qui en même temps ne ressemblait pas à Disparue ni à Macumba ou Un pied devant l’autre qui étaient basés sur le même genre de tempo électro dance italienne. Donc la pression elle était de me renouveler, je pensais qu’on ne ferait jamais le même score qu’on avait déjà fait, je savais que ça appartenait au passé et qu’il fallait que je consolide quelque chose d’un peu particulier. Et comme j’avais appris que j’allais faire l’Olympia, j’avais besoin d’un contenu différent pour essayer de passer ces petites épreuves parce qu’à l’époque je démarrais dans ce métier et j’avais évidemment quelques inquiétudes. 

Microclimats était peut-être plutôt une collection de singles…

Non parce que quand on a démarré on ne savait pas que ça allait marcher autant. Avec mon complice de l’époque, Richard Seff, on était très liés et on a eu une période un peu difficile où on s’est enfermés dans une cave sous le studio Condorcet, où on a créé toutes ces chansons qui ont fait l’album Microclimats et le succès de Macumba, Disparue… Sachant que Macumba c’est quelque chose qu’on ne voulait pas garder au départ, on la trouvait trop faible, et heureusement notre producteur a repêché la chanson en fin de maquette d’album. On sortait donc de cette période euphorique où toutes les portes se sont ouvertes, où j’ai changé complètement de vie tout d’un coup. J’avais une aisance financière que je n’avais jamais eue, j’étais très demandé pour les concerts, je devenais un chanteur un peu populaire ce qui n’est pas dans ma personnalité, mais au vu de la vie que j’avais je me suis dit que c’était le moment de passer ce cap et de vivre de la musique pleinement parce que j’étais passionné et parce que financièrement c’était la seule option qui s’offrait à moi. J’avais fait des études d’informatique pour faire plaisir à mes parents que j’ai perdus jeune, et il fallait vraiment que je devienne rapidement indépendant, financièrement aussi, et la musique m’a donné, sans le savoir, toutes ces réponses-là.

Il y a une certaine hétérogénéité dans les compositions de cet album, Outsider, on a des choses très contemporaines, électroniques, des morceaux plus rétros (Souvenirs, Blockhaus Dancing) et même du jazz. Quelles étaient vos influences ? Vous vouliez exprimer cette diversité musicale qui fait partie de vous ?

J’ai testé du matériel et peaufiné ce côté kraftwerkien, à la fois un peu jazz aussi, les ternaires binaires, des choses qui ne se faisaient pas beaucoup à l’époque. J’écoutais beaucoup Matt Bianco, Trevor Horn, Orchestral Manoeuvres in the Dark, Kraftwerk, Telex… et tout d’un coup j’avais envie de trouver ce langage musical qui allait me permettre une certaine évolution.

La plupart des chansons sont signées avec Richard Seff, votre complice des débuts…

À l’époque on travaillait beaucoup ensemble avec Richard, c’était le grand frère de composition, il était un peu plus âgé que moi, il a fait beaucoup de chansons pour Gérard Lenorman et Mike Brant, c’est quelqu’un qui a un instinct à la fois classique et efficace, chose que moi en tant qu’auteur je n’avais pas, j’étais plutôt fou furieux, ça rimait pas forcément, et c’est lui qui a amené ce côté un peu littéraire et intéressant.

Les thématiques tournent autour de la nostalgie de l’enfance, d’une époque révolue, de la solitude et de l’ennui dans les grandes villes, de la nuit… Ça reflétait votre état d’esprit du moment ?

Oui complètement puisque j’habitais Toulouse et Paris, j’étais à côté du Palace, ce qui n’était pas forcément une bonne idée parce que j’étais tous les soirs là-bas (rires). Je me suis demandé ce que je pouvais raconter de mieux que cette enfance oubliée. J’allais avoir 28/29 ans, je venais de rencontrer ma première compagne qui avait déjà une petite fille en bas âge et donc tout d’un coup il y avait une envie de se souvenir de ce passé, de cette enfance un peu inachevée. J’ai perdu ma maman à vingt ans et tout d’un coup il y avait un peu ce côté nostalgique, ce regard… avant que vraiment soudainement les droits SACEM ne tombent, que je devienne sociétaire définitif, que je fasse l’Olympia… Donc il y avait un retour en arrière, un regard dans le rétroviseur mais pour aller de l’avant. J’approchais de la trentaine et je voulais trouver quelque chose qui musicalement me représente complètement à ce moment-là.

L’enregistrement a lieu entre Toulouse, Paris et Rimini. Que vous a apporté cette diversité de collaborateurs et de musiciens ? Qu’avait de plus le son italien ?

Toulouse c’est important parce qu’on avait la chance d’avoir des studios magnifiques, Condorcet et Polygone, avec des gens incroyables de talent, et puis il y avait les copains sur place, ce qui est important aussi, qui passent pendant les sessions, qui donnent leur avis. Paris parce qu’il y avait des rerecordings à faire (les billets d’avion à l’époque étaient assez chers), donc on a fait un peu le tour des studios de Paris pour avoir par exemple quelqu’un à la clarinette, qu’on n’aurait pas eu facilement sur Toulouse, quelqu’un comme François Bréant. Comme on avait un budget, j’ai eu envie d’expérimenter, de voir ce que pouvaient amener mes idoles. Bréant c’est quelqu’un qui avait une palette de sons au niveau des synthétiseurs bien plus intéressante que nous avec Richard et il nous a apporté sa collaboration et surtout son grand talent de coloriste. Et puis mon grand fantasme c’était de faire des voix avec les frères Costa, là ça a été la grande claque, les Beach Boys n’ont qu’à bien se tenir ! C’est d’une précision, y a pas une fausse note, l’harmonie est trouvée de suite, le niveau est incroyable… C’est assez décourageant d’ailleurs quand on est chanteur (rires). Plus tard j’ai fait beaucoup de production et de réalisation et là il y avait une curiosité de voir les noms que je voyais sur les pochettes de disques sur mon album à moi. J’ai voulu profiter de la notoriété de l’album précédent pour me faire plaisir et essayer plein de choses, des bassistes et des guitaristes que j’avais jamais eus, des gens qui ont amené une palette sonore. Et puis revenir à Rimini parce que c’était mes copains, on avait fait quand même trois énormes tubes de dance avec eux, ils mixaient très très bien, c’était l’Adriatique… L’album devait sortir à la rentrée, je me suis dit qu’au lieu de le mixer à Toulouse pourquoi ne pas partir en juillet à la plage et aller à Rimini qui était mon fief… On était des enfants gâtés dans les années 80 parce qu’il y avait des vrais budgets pour faire les albums et j’ai bénéficié quand même de Mario Flores au mix, qui a mixé Moon Ray, Sandy Marton, Silver Pozzoli… C’est quelqu’un qui avait une oreille formidable, c’est un grand musicien et il m’a arrangé quelques trucs. Ce studio sur l’Adriatique ça donne tout d’un coup une ouverture, c’est l’été sans fin et je crois qu’on l’entend dans l’album ce côté Rimini, le sable, la fin de saison. La fin de quelque chose aussi parce que ça a un peu marqué la fin des années 80 pour moi, et cet album, quelque part, il résonne en moi pour ses 35 ans effectivement… Bon, c’est un album qui a quand même trouvé son public, qui n’a pas été disque d’or mais qui n’en était pas loin, je crois qu’on a fait 80 000 albums et Outsider a vraiment bien marché en single.

En studio avec Richard Seff et François Bréant

Comment est né Outsider et comment s’est-il imposé comme premier single et comme titre de l’album ? Était-ce un choix évident ?

Je suis un fan de littérature et Outsider c’est le titre de L’Étranger de Camus en anglais et je me suis dit que c’était une bonne piste pour un album, on retrouve d’ailleurs aussi un titre qui s’appelle Étranger dans le disque. Je trouvais que c’était un très joli titre, on a essayé de le faire entrer dans une chanson et la seule qui le permettait c’était Outsider, et c’est un copain qui a lancé « Outsider dans son cœur », c’était un peu limite mais c’était pas mal, l’histoire de quelqu’un qui n’est jamais en première position, qui est un peu derrière, qui se sent peut-être comme un étranger dans son propre métier puisqu’après je vais le faire un peu différemment, je vais quitter l’autoroute et le faire à ma manière. Mais c’est vrai que, comme tous les auteurs-compositeurs, je me suis toujours demandé si j’avais vraiment du talent, si ce n’était pas un peu trop tout ça… Est-ce que la vie avant n’était pas mieux ? Le succès est un miroir déformant, c’est très compliqué à gérer dans la vie de tous les jours. 

Le deuxième single sera Obsession et il n’y en aura pas d’autre. Quel autre single auriez-vous aimé mettre en avant ?

Moi j’aimais beaucoup Nuit de blues mais c’était très compliqué, on avait fait une version très jazzy, peut-être que ma maquette avec un clavier électronique aurait été plus efficace. C’est mon grand regret. Et le producteur de Flarenasch, Alain Puglia, n’aimait pas cette chanson donc on est partis sur un up tempo avec Obsession, une chanson qui est plutôt due à Richard, un peu entre Goldman et Frankie Goes to Hollywood, quelque chose d’un peu obsédant, nuit noire, Kafka… Je n’aimais pas forcément ce titre, j’aurais préféré Nuit de blues qu’il aurait fallu peut-être arranger comme du Matt Bianco. Pour l’Olympia j’avais trouvé cette idée avec les paroles « Nuit de blues, tout seul avec elle » : j’étais avec un écran de télé et de la neige et je regardais cet écran comme si je parlais à une femme, c’était la moderne solitude la plus totale. Mais quand quelqu’un comme Alain Puglia vous donne les moyens de vous exprimer, d’aller à droite à gauche, de dépenser beaucoup d’argent, s’il choisit un autre single, vous dites pourquoi pas. Ce single a fonctionné dans les clubs mais n’a pas eu les passages radio escomptés. J’ai toujours eu ça dans ma carrière, d’un côté la radio qui a joué seulement certains titres alors que les clubs ont toujours joué ce que je faisais, ça m’a permis quelques fois de sauver des situations difficiles. Par exemple En résumé en conclusion, que j’ai fait avec Françoise Hardy sur l’album d’après, ne fonctionnait pas et c’est les clubs qui l’ont fait fonctionner parce qu’à la même époque Jimmy Somerville avait sorti Comment te dire adieu et tout d’un coup les DJs se sont dit tiens ça serait bien de faire une série Françoise Hardy avec Comment te dire adieu et En résumé en conclusion, et du coup NRJ l’a entendu et l’a joué et c’est devenu un single qui a bien fonctionné. Les clubs ont toujours été très importants dans ma façon de me mouvoir dans ce métier.

Vous me parliez tout à l’heure de vos études d’informatique, il y a une chanson sur l’album qui s’appelle Sur l’ordinateur

On avait lu un article dans Science & vie qui prédisait qu’un jour les gens se connecteraient à des réseaux pour parler, s’envoyer des documents… On était en 1986 quand on a fait la chanson et aujourd’hui Sur l’ordinateur c’est un peu la vie des jeunes. Il y avait un côté un peu visionnaire et à la fois un peu naïf. On était très influencés par Kraftwerk, par l’Homme-machine, nous sommes des robots…

Peu de temps après la sortie de l’album vous êtes à l’affiche de votre premier Olympia qui a lieu du 12 au 14 mars 1987. Comment avez-vous conçu ce spectacle et quels souvenirs en gardez-vous ?

Ça a été une rencontre avec une société de production qui s’appelait Limelight, qui avait fait Jeanne Mas avec Robert Bialek. Lui pensait que trois soirs ça serait bien, moi je penchais plus pour deux et j’avais raison parce que le dimanche a été très moyen au niveau de la fréquentation, il y a eu beaucoup d’invités, par contre on a fait deux soirs très complets. C’était à la suite du Pop Satori Tour d’Étienne Daho que j’avais trouvé formidable et de Niagara qui avait fait deux soirs. Donc je me suis inscrit dans cette filiation et on a fait ça avec NRJ et Max Guazzini, qui avait envie de sponsoriser cet Olympia. C’était super, notamment parce que Robert m’a fait rencontrer des gens un peu particuliers, grâce à des morceaux comme Sur l’ordinateur, des morceaux de cet album-là, on était un peu dans l’esprit de Méliès, avec des projections un peu comme Pink Floyd, des lumières étranges, la télé dans Nuit de blues… Je jouais Radio Activity de Kraftwerk… Les gens ont été assez étonnés, c’était assez conceptuel, un peu froid peut-être. Des copains qui étaient venus comme Patrick Bruel ou Marc Lavoine avaient trouvé ça un peu froid, ça l’était sûrement mais il y avait artistiquement quelque chose de très intéressant. Moi j’ai été très content de le faire comme ça plutôt que comme un tour de chant de jeune chanteur à la mode. Et puis voir son nom sur le fronton… wow ! Par la suite j’y reviendrai avec Stars 80, pour des émissions de télé, mais au moment où je le fais je ne le sais pas encore et, pour rattacher cet élément à ma vie personnelle, je ne le sais pas encore non plus mais je vais être papa. Mon fils Hadrien est dans le ventre de sa maman pendant les concerts, c’est quelque chose qui me rattache définitivement à cet Olympia 87.

Quels sont vos projets pour les prochains mois ?

J’ai démarré un récit-concert avec un copain qui a été commandé par la Fondation EDF. C’est une nouvelle façon de composer, j’ai fait des nouvelles chansons qu’il chante très bien, il s’appelle Pol Monnier, ça s’appelle Les Mots enfouis. C’est autour de tous ces barrages qui ont ensevelis des villages entiers pour les besoins hydroélectriques, évidemment ça ne parle pas des victimes mais on a retrouvé des voix, des témoins qui parlaient de leurs maisons, de leur enfance et on a mis tout ça en musique pour un récit-concert. On a fait huit concerts cet été dans des lieux de mémoire et après j’espère reprendre la tournée Stars 80. Et puis comme j’avais produit l’album de Philippe Léotard et que j’ai retrouvé des voix, je suis en train de mettre en musique des poèmes lus par Philippe. J’ai retrouvé une DAT chez moi, des essais de micro où il récitait Lautréamont, et j’ai fait des musiques par-dessus…

Propos recueillis le 26 août 2021
Merci à Jean-Pierre Mader pour les photos

L’album Outsider en version remasterisée 2 CD (incluant remixes, live, versions instrumentales…) est disponible chez CD rare.

Un commentaire

  1. Et dire que MACUMBA avait été écarté de l’album MICROCLIMATS à l’origine…heureusement que le producteur a gardé ce méga hit. Dans une interview donnée à Thierry ARDISSON il y a plusieurs années, Jean Pierre MADER avait dit qu’il y avait des dizaines de versions de MACUMBA, à part la version française et anglaise, je n’ai jamais entendu d’autres versions, quelles sont les autres versions disponibles ? J’avais eu l’occasion de voire Jean Pierre MADER à Veules les Roses (76) à la discothèque LE CHANNEL où il avait chanté DISPARUE, MACUMBA & UN PIED DEVANT L’AUTRE. J’espère qu’il s’est bien remis de son accident de vélo survenu au printemps dernier (fracture à une jambe).Hâte de le revoir à STARS 80

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