Jeanne Mas – Les Crises de l’âme

Jeanne Mas Les crises de l'ame Pop Music Deluxe

De 1984 à 1987, Jeanne Mas règne sur la pop française en classant tous ses singles et albums au Top 50. Le succès est fulgurant. Après un premier album live qui réunit tous ses tubes, la chanteuse s’accorde une pause d’une année. Tout d’abord elle va prendre du recul, mais surtout connaître les joies de la maternité pour la première fois. Elle sait toutefois qu’elle ne peut pas s’absenter trop longtemps du paysage médiatique et ne reste pas inactive très longtemps.

Le virage artistique qui s’amorce va être décisif. Après deux albums studio, il est temps d’évoluer, de changer de cap. Et la jeune femme va se donner les moyens de ses prétentions. Tout d’abord elle se sépare du réalisateur, arrangeur et compositeur de tous ses tubes, Romano Musumarra, officiellement pour « incompatibilité d’humeur ». Lorsqu’on l’interroge, Jeanne Mas n’hésite pas à le qualifier plusieurs fois d’égoïste. Quoiqu’il en soit, la suite ne sera forcément plus jamais pareille sans la touche si particulière du musicien italien.

Mais la chanteuse se sent capable, et se met au travail, seule chez elle. Elle écrit, et compose même (trois titres du prochain album lui seront entièrement crédités). L’isolement et la réflexion lui permettent de prendre le temps de s’intéresser aux problèmes de la société, de prendre conscience de ce qui ne va pas. Et très vite, c’est un sentiment de révolte qui s’empare d’elle et qui va largement nourrir son écriture.

Lorsqu’elle se sent prête, elle rassemble autour d’elle sa fidèle équipe de compositeurs italiens : les frères Piero et Massimo Calabrese ainsi que Roberto Zaneli. Mais les trois musiciens, qui ont tous vécu en même temps l’ascension fulgurante de la jeune chanteuse, lui resservent des morceaux dans la lignée de ce qu’elle a déjà fait et son refus est sans appel. Cet album est le sien, elle s’est séparée de son pygmalion et compte bien le montrer. Méticuleuse et professionnelle, la chanteuse aime participer à toutes les étapes de préparation de son disque et Musumarra était un frein à son émancipation. Maîtresse à bord, elle demande à son équipe de revoir sa copie. Le ton donné est plus âpre, plus rock, comme un retour aux sources, en accord avec les thèmes qu’elle souhaite aborder, et les musiciens s’exécutent. Elle co-réalise le disque avec le discret Piero Calabrese, avec qui elle n’avait pas encore eu vraiment l’occasion de travailler, et l’entente s’avère fructueuse.

La production de l’album durera presque un an, de l’écriture à la réalisation. On passe trois mois entiers aux studio Musika à Paris entouré des meilleurs musiciens du moment. Manu Katché est à la batterie, et c’est d’ailleurs l’une des premières fois qu’on n’utilise pas des boîtes à rythme, ce dont la chanteuse se réjouit. A la basse Tony Levin, collaborateur régulier de Peter Gabriel, Carly Simon, King Crimson ou encore Catherine Lara. Aux guitares David Rhodes, également musicien de Peter Gabriel, Marco Papazian en renfort sur Les Crises de l’âme, et José Souc à la guitare acoustique sur Tango. Steve Shehan est aux percussions (il était déjà présent sur scène lors de la dernière tournée de la chanteuse) et Patrick Bourgoin au saxophone (un incontournable qui a travaillé pour toute la variété française, de Balavoine à Jonasz, en passant par France Gall, Goldman, Souchon, Cabrel, Hallyday ou Vanessa Paradis). Jeanne Mas veut des pointures pour donner le meilleur d’elle-même. Et tout le monde travaille dur car on sait que l’enjeu est important : Femmes d’aujourd’hui a été un succès phénoménal (voir En rouge et noir) et la chanteuse a, depuis, été absente pendant plus d’un an, d’autres carrières sont nées entre temps, et d’autres chanteuses squattent les premières marches du Top 50.

Pourtant le disque que Jeanne Mas concocte est plus rugueux, plus mature peut-être, et certainement moins « Topcinquantable ». Les Crises de l’âme c’est la prise de conscience politique d’une jeune femme de son époque qui l’exprime à travers son médium de prédilection : la chanson. Et les combats sont nombreux. Le titre éponyme qui ouvre l’album en est d’ailleurs un résumé, une introduction par le constat de ces blessures qui hantent actuellement la jeune artiste. Le texte en est volontairement ambigüe et peut s’adresser à l’humanité en crise comme à elle-même. C’est en tout cas une chanson qui fait sens pour elle et qu’elle ne reniera jamais puisqu’elle continuera à l’interpréter régulièrement sur scène, contrairement à d’autres. Dans Y a des bons, la grande chanson humaniste de l’album, elle s’en prend à toutes les injustices (les guerres, les religions, la famine…). C’est la somme de ces deux années de réflexion, des sujets qui l’ont marquée, quitte à livrer un fourre-tout un peu consensuel, ce qu’elle reconnait d’ailleurs elle-même : « C’est vrai qu’il y a un côté mode et j’ai essayé de ne pas m’attarder sur chaque argument (…) On n’a jamais assez répété selon moi la bêtise humaine, ce sont les exemples les plus faciles c’est vrai… ». Mais la formule est choc et l’on retient ce « Y a des bons mais y a toujours des cons ». Pourtant, si l’on excepte le message un peu manichéen de ce morceau, les textes des Crises de l’âme se révèlent plus profonds qu’il n’y parait, et montrent en tout cas une sincérité touchante. La chanteuse se met à la place des victimes qu’elle défend et livre des textes inspirés ou le « je » nécessaire de Femmes d’aujourd’hui laisse la place à l’autre et à la narration. Dans J’accuse, elle s’inspire d’un fait divers qui l’a bouleversée : en Italie (où réside la chanteuse), une mère a été violée par des jeunes et jugée coupable à cause de son passé de toxicomane. Elle y décrit dans sa chanson la honte de la victime dont le passé est exposé à tous et s’interroge sur les limites de la justice (« ce pouvoir qui limite mes droits ») avant de faire sienne cette blessure et de s’en insurger (« j’accuse les rôles du scénario trop faciles »). Quelle autre chanteuse de variété de l’époque évoque le viol dans une chanson et exhorte la Femme à se défendre et à prendre le contrôle ? Tango est une composition plus langoureuse mais dont le message n’en est pas moins fort puisqu’il s’agit de dénoncer la cruauté de la tauromachie sur un texte qui mêle subtilement sensualité et férocité. Dans Carolyne, elle prend à nouveau la place de celui qu’elle décrit, un homme cette fois, parti au combat contre son gré et qui s’interroge sur l’absurdité de la guerre à travers une lettre qu’il envoie à sa bien-aimée. C’est un homme à nouveau qu’elle fait parler dans Comme un héros, le triste destin d’un vieillard en fin de vie qui prend conscience de sa propre déchéance, « qui regarde en arrière et se compare à un petit voilier, qui est seul et qui meurt tristement » dira-t-elle.

On retrouve aussi dans Les Crises de l’âme son écriture poétique un peu nébuleuse, un peu impressionniste, notamment dans l’autre grande thématique de l’album, à savoir celle des sentiments amoureux. Un amour qui peut être physique comme dans Bulles ou bien plus contrarié, masochiste et tumultueux dans Contre toi. Bébé rock, lui, est dédié à l’amour maternel et aux bouleversements qu’il peut provoquer, cette « éruption sereine » dont elle refusera de parler en interviews. L’album se termine par une petite chanson courte dont elle signe paroles et musique, Dites-lui. Un mea culpa qu’elle envoie à l’être aimé, lui demandant de pardonner son tempérament impétueux tout lui en déclarant son amour. Un sentiment d’abandon qui nous rappelle Dis-lui de revenir de Véronique Sanson, également courte chanson de fin d’album publiée sur Amoureuse en 1972.

Quant à Flip trip, morceau inclassable qui décrit les tumultes d’une femme-boule de flipper, elle se retrouve sur Les Crises de l’âme pour une raison différente. Il s’agit d’une composition de Pasquale Minieri (La Bête libre) que Jeanne gardait dans un tiroir depuis quelques années et qu’elle aimait beaucoup. En travaillant sur l’album elle pense déjà à sa rentrée scénique qui se fera à Bercy, un nouveau challenge puisque aucune chanteuse française ne s’est encore produite dans cette immense salle du Palais omnisport, et Flip trip lui apparaît comme une chanson parfaite pour le live : « elle swingue, c’est un côté très différent, on la voit surtout sur scène où je suis avec mes danseurs et c’est là qu’elle prend toute son ampleur ».

La conception de la pochette du disque est signée Jeanne Mas, comme pour Femmes d’aujourd’hui qui lui avait valu une Victoire de la musique de la pochette d’album de l’année en 1986. La chanteuse s’y met en scène aux côtés d’un buste de statue déchu de son piédestal, la tête enchaînée et pleurant des larmes de sang, pour lui donner un côté plus humain et pouvoir communiquer avec elle, expliquera la chanteuse.

A sa sortie en février 1989, Les Crises de l’âme est un événement. Les médias s’en font largement écho, NRJ (partenaire de la tournée) diffuse en exclusivité plusieurs chansons de l’album et Jeanne, qui est invitée partout, en défendra presque toutes les chansons en télévision, et pas seulement les singles (Tango, Contre toi, Bulles, Les Crises de l’âme seront interprétées).

Jeanne Mas Y a des bons Pop Music Deluxe

Y a des bons en est le premier single, donnant ainsi le ton de l’album, avec un clip tourné à Madrid et réalisé par Jeanne (qui ne lâche plus la caméra depuis qu’elle a réalisé Sauvez-moi) qui reprend in extenso les thèmes de la chanson et se termine sur ce message : « Laissons une chance à l’Amour… ». L’accueil est un peu mitigé et le 45t, entré 17e au Top 50 le 18 mars, atteint au mieux la 13e place, score un peu décevant mais finalement cohérent avec la couleur du nouveau disque qui aborde des thématiques moins commerciales sur des compositions moins évidentes. D’autant plus que la chanteuse refuse de faire réaliser des remixes car elle ne souhaite pas que l’on danse sur des thèmes qui lui paraissent si graves. Y a des bons sort donc en 45t dans une version raccourcie de 20 secondes (l’intro est écourtée, ainsi que quelques secondes avant le deuxième couplet), avec Tango en face B.

L’album, quant à lui, connaît un démarrage bien plus probant, entrant 5e du Top fin février, il prend ensuite la tête du classement pendant quatre semaines et restera classé 36 semaines en tout dans les 50 premiers.

Pour promouvoir le nouveau disque en Europe (où ses albums ont toujours été distribués) c’est une autre chanson qui est choisie, à savoir Les Crises de l’âme. Un 45t reprenant le même visuel que l’album à quelques détails typographiques près, et proposant une version courte inédite (une trentaine de secondes en moins et une intro mixée différemment), est commercialisé notamment en Allemagne et en Italie, avec Tango en face B. Un maxi 45t ainsi qu’un maxi CD au contenu identique seront également fabriqués (c’est le seul single de l’album qui bénéficiera de ce traitement). On y trouve en guise de version longue la version album des Crises de l’âme, la version album de Y a des bons, ainsi que Tango.

Jeanne Mas J'accuse Pop Music Deluxe

En juin est lancé en France le deuxième extrait de l’album, J’accuse. Jeanne Mas enfonce le clou avec l’histoire d’une femme violée qu’elle met en scène dans un clip qu’elle réalise, sans doute sous la pression de la maison de disques puisqu’elle ne voulait pas tourner de clip, préférant prendre le temps de préparer son spectacle de Bercy qu’elle désire époustouflant. L’écriture du scénario n’est pas aisée mais elle s’en tire avec une narration qui suit la trame du fait divers dont elle s’inspire, avant d’intervenir elle-même (comme elle le fait dans la chanson) pour venger la jeune femme. C’est également l’occasion d’une séquence chorégraphiée par Mia Frye, jeune Américaine qu’elle a repérée dans le clip Mon légionnaire de Gainsbourg et qui accompagne désormais la chanteuse sur les plateaux télé et règlera les chorégraphies de Bercy.

J’accuse est retravaillé pour sa sortie en 45t, la guitare électrique étant réenregistrée complètement, proposant un solo beaucoup plus punchy et plus clair sur le pont et la fin du morceau notamment. Les futurs pressages de l’album incluront désormais cette version single. Un CD vidéo est également proposé, avec la version single de J’accuse, la version single de Y a des bons, Lucie (reprise de Balavoine extraite de l’album live paru en 1987) ainsi qu’en piste vidéo le clip de J’accuse. Malgré ces efforts et de bonnes rotations radio, les ventes de J’accuse ne décollent pas et le single stagne aux portes du Top 50, première fois qu’un titre de Jeanne Mas n’est pas classé. Il faut dire que le choix des deux premiers extraits renvoie d’elle une image agressive dont elle n’aura cesse de se défendre pendant la promotion du disque. « Cet album est beaucoup plus humain qu’agressif », dira-t-elle. Les médias ne cessent de la questionner sur ses prises de positions et elle répète inlassablement qu’elle n’est pas là pour porter un drapeau. On ne se gêne pas non plus pour la questionner sur la lettre qu’elle a adressée au président François Mitterrand quelques mois plus tôt, meurtrie par des viols et des crimes perpétrés sur des enfants et dans laquelle elle l’interrogeait en ces mots : « Existe-t-il une punition à la hauteur de ces meurtres ? (…) Si l’horreur n’a pas de limites, pourquoi la justice en a-t-elle ? ». De là à en conclure qu’elle est pour le rétablissement de la peine de mort il n’y a qu’un pas, que de nombreux journalistes franchiront allègrement. Elle s’en défendra pourtant à chaque fois qu’on la questionne, affirmant qu’elle n’a jamais tenu ces propos et que tout ce qu’elle demande est une justice à la hauteur des atrocités commises. « Je me sens le courage d’affronter tous les arguments que je traite dans cet album » dit-elle. Et elle a le mérite en effet de ne jamais changer de cap, de persévérer pendant toute la promotion de l’album malgré le revers commercial qui commence à s’annoncer. La chanteuse est sincère, mais son aplomb et son arrogance agacent et la presse intello commence à l’éreinter sérieusement, même si la presse jeune continue à l’encenser, notamment à l’approche de Bercy où elle est comparée à une autre bête de scène, Madonna.

Jeanne Mas Carolyne Pop Music Deluxe

Bercy justement, c’est là-dessus qu’on se concentre à la rentrée, et l’événement est de taille et très largement relayé. Après quatre dates de rodage en province, elle annonce quatre dates à Paris, du 29 septembre au 4 octobre, et un spectacle grandiose avec décors, danseurs, costumes et démesure. Surtout, le mot d’ordre est le divertissement : « le public vient pour passer deux heures agréables, pas pour m’entendre prêcher ». Lucide, elle dira : « Comme je n’ai pas la moindre idée de la façon dont s’orientera ma carrière par la suite, je prépare ce show comme si c’était le sommet ». Pour promouvoir le spectacle on lance un troisième single, Carolyne. Là encore la promotion est conséquente et la chanson bien soutenue par NRJ. Le clip, quant à lui, est plus anecdotique, sans doute dû au manque de temps que Jeanne a pu y consacrer alors en pleine préparation scénique. A nouveau le single échappe au Top 50 mais permet à l’album de reprendre dix places au Top. Au Québec par contre Carolyne est un joli succès, et ce sera le single de l’album qui y marchera le mieux.

Mais comme un affront supplémentaire, la tournée de plus de quarante dates qui devait suivre Bercy est annulée, la faute aux producteurs dit-on.

Jeanne Mas Bébé rock Pop Music Deluxe

Les Crises de l’âme est tout de même certifié disque de platine pour plus de 300 000 exemplaires vendus et un quatrième et dernier single en est extrait début 1990, Bébé rock. Un morceau apaisé cette fois avec un clip qui, par une imagerie glamour de Cléopâtre hollywoodienne, tente, malheureusement un peu tard, de montrer une autre facette de l’album.

Album cohérent et fort, Les Crises de l’âme n’est pas un disque à tubes et souffrira malheureusement de ce constat tout comme de l’image de la chanteuse qui, dans son emportement, a pu déstabiliser le public. Mais il permet à Jeanne Mas de s’émanciper et, une fois le prix de sa liberté artistique payé, elle continuera à proposer des projets différents, personnels, s’affranchissant des modes et des courants, passant du très rock au très dance, de la comédie musicale à la country… avec toujours le souci de rester elle-même, suivie par un public fidèle.

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