Interview – Jakie Quartz : Les années CBS

Jakie Quartz

Après notre rétrospective 45 tours par 45 tours des années CBS de Jakie Quartz (1983/1989), la chanteuse a accepté de se confier sur cette période d’apprentissage jalonnée de succès, mais aussi de désillusions, avec la grande sensibilité qui la caractérise.

Retournons au début des années 80, tout commence par une émission de télé où vous êtes invitée par Annie Girardot…

C’est ça qui m’a mis le pied à l’étrier, c’est grâce à elle et à Bob Decout, parce qu’on avait à l’époque la même productrice, Sybil Demarsan, et c’est comme ça qu’il y a eu ce trait d’union, je me suis retrouvée chez Jacques Chancel en train de chanter avec les plus grands musiciens du monde, Manu Katché etc. J’ai fait ma chanson, Astroliner je crois. Grâce à cette émission, j’ai rencontré Bertrand Le Page et Gérard Anfosso qui a détecté quelque part un certain talent chez moi, je trouvais ça bien alors je les ai rencontrés et on a fait le premier album ensemble.

Vous partiez déjà sur tout un album ?

En fait, il a composé une chanson après cette émission, Mise au point, et au départ je n’étais pas très chaude pour en écrire le texte. J’ai demandé à un auteur mais ce qu’il avait fait ne me plaisait pas et donc Bertrand Le Page m’a dit : « Je sais que tu as plein de cahiers où tu écris toute ta vie, je sais que tu es capable de le faire ». Il m’a boosté dans ce sens-là, je ne peux que l’en remercier. Alors j’ai pris la cassette, j’ai passé la nuit à l’écouter en boucle et j’ai ouvert une bouteille de vin pour que ça m’aide à dépasser ma timidité, mon angoisse, et au bout de la nuit j’ai terminé Mise au point. C’est venu d’un seul jet, j’ai parlé de ma vie telle qu’elle était.

C’est sans doute pour ça que la chanson a eu autant d’impact sur les gens…

Ils se sont identifiés quelque part. Ce que je racontais était sincère, je ne l’avais pas calculé. Je le faisais comme ça parce que je n’avais pas le choix, tout ce qu’on me proposait ne me plaisait pas. Ça coulait de source, comme si c’était une écriture envoyée du ciel…

C’était inspiré de choses très personnelles, il y a des détails très précis…

Bien sûr, ça parlait d’une histoire d’amour impossible où j’ai laissé beaucoup de plumes, où j’ai été prise pour une conne. Une histoire à laquelle moi je croyais dur comme fer parce que quand on a 28 ans on est encore nunuche, moi j’ai été nunuche très tard. Donc je suis partie dans cette histoire et j’ai écrit ce que j’étais en train de vivre.

Le reste de l’album est assez différent…

Il est plus rock oui. J’étais rockeuse dans ma tête.

Il n’y a pas eu d’autre 45t commercialisé de l’album mais seulement un disque réservé aux radios avec Dernière fois et Amour exil.

Deux magnifiques chansons, très bien écrites. En fait on voulait que je fasse Mise au point 2 mais moi je n’étais pas dans ce trip-là quoi. Je suis arrivée dans ce métier complètement novice, je ne connaissais pas les tenants, les aboutissants, les vices, les calculs… Je me suis retrouvée propulsée en haut des charts mais je voyais bien que ce qui m’arrivait n’était pas normal… les gens me mangeaient dans la main et je trouvais qu’ils étaient trop gentils pour être honnêtes. Je me suis demandé pourquoi ils avaient un tel engouement pour moi alors que c’était ma première chanson. J’ai compris que c’était le show business, quand on tient un tube on le presse jusqu’au bout. Ensuite ce qu’il s’est passé c’est que toute la bande s’est séparée en deux camps, le manager et le compositeur sont partis ensemble et moi je suis restée avec un producteur qui ne connaissait rien à la musique : c’était un marchand de café qui tenait un bar à Marseille ! Il a fait son possible, je ne peux pas lui en vouloir. En plus j’étais la seule femme au milieu de trois mecs alors j’avais juste à la boucler… Machistes à mort.

Vous vous souvenez d’avoir enregistré Mise au point avec des refrains en italien ?

Non ! Mais je ne parle pas l’italien moi ! Ils ont fait fort… mais bon comme j’ai l’oreille assez musicale… La musique c’est des sons, tu entends des choses et tu fais ton possible pour les restituer.

Pour l’album suivant, Alerte à la blonde en 1984, Le Page et Anfosso ne sont plus là, vous travaillez avec Michel Coeuriot et Claude Sahakian, qui est-ce qui vous présente cette nouvelle équipe ?

C’est le producteur de Marseille. C’était des références pour moi, j’avais hyper confiance, mais ils m’ont fait quelque chose de très dépouillé qui ne me représentait pas. C’était pas moi, c’était manipulé. Moi j’ai besoin d’un refrain, d’un couplet, d’un ad lib… j’ai besoin d’avoir une structure musicale… et là comme mon producteur était largué par les autres, il s’est renseigné sur ceux qui étaient aptes et suffisamment connus pour prendre la relève. Je ne les ai jamais vu avant, on n’a jamais discuté, c’était assez monstrueux ce que j’ai vécu. Je me suis sentie vraiment pas bien. Et puis derrière Mise au point j’ai fait Mal de vivre, les gens se sont dits : « Elle est gonflée celle-là, elle est pleine d’oseille et maintenant elle vient nous chanter le mal de vivre ». Parce qu’en fait moi je parlais de ma vie, je n’essayais pas de faire Mise au point 2.

Vous souvenez-vous de votre premier clip tourné pour Histoire sans parole ?

Oh oui, je me suis retrouvée à l’hôpital… Le metteur en scène était bien allumé ! Il y avait une voiture de luxe, une Rolls ancienne je crois… mais comme on avait fait plein de prises, je me suis retrouvée dans un caisson parce que j’avais trop respiré de gaz carbonique ! J’étais autour de la voiture… c’était ni fait ni à faire ! Les seuls clips que j’ai vraiment aimés c’était A la vie, à l’amour de François Hanss et un autre où on me voit à poil sous la douche, je ne sais plus pour quelle chanson…

Et la séance photo avec Pierre et Gilles pour la pochette de l’album Alerte à la blonde ?

Ils m’ont fait une pochette qui ne me ressemblait pas du tout, moi je ne suis pas figée comme ça dans la vie. Autant j’ai aimé travailler avec Mondino sur le premier disque mais Pierre et Gilles ça n’était pas une bonne idée, c’est parce que c’était dans la tendance. Avec un bâton de dynamite… je trouve ça moche, ça n’allait pas avec l’album, ils ne l’avaient pas écouté et ça se voyait. D’ailleurs ils ne m’ont jamais mise dans une de leur expo donc ça veut bien dire quelque chose…

Sur le troisième album, Jour et nuit, en 1986, on trouve encore une équipe différente, beaucoup de proches d’Etienne Daho…

J’ai toujours été très fan d’Etienne Daho, et je le suis toujours. J’ai récupéré ses musiciens parce que quelque part moi j’étais incapable de juger un musicien, je n’étais pas musicienne du tout, et donc j’étais à la merci de ceux qui choisissaient à ma place. Je ne regrette pas ce que j’ai fait avec eux mais bon ça n’a pas été terrible puisqu’on a été obligé d’aller en Suède pour m’enregistrer Vivre ailleurs.

Et justement, qui vous a mis en contact avec le groupe Secret Service ?

C’est un ami à moi qui s’appelle Alain Soucasse, qui les connaissait bien et qui m’a mis en relation avec eux. Je suis allée enregistrer à Stockholm et ce qui m’a plu surtout avec eux c’est le respect.

On trouve à nouveau de belles chansons sur ce troisième disque, Marie par exemple.

Oh la la Marie… C’est un pan de ma vie terrible. C’est une copine, dont j’ai changé le nom, qui est morte d’une overdose. Je ne peux pas faire autre chose qu’écrire des textes personnels, je ne pourrais pas faire du sur-mesure, sinon je ferais des textes pour d’autres, mais je ne suis pas comme ça. La voix c’est un cri du cœur, ça vient de l’intérieur comme dirait Lavilliers.

Vous vous souvenez cette fois de la version en anglais de Vivre ailleurs, BB Remember me ?

C’était pour Boris Becker, BB Remember me, non mais quelle idée… (rire) J’ai fait des boîtes de nuit en Allemagne à l’époque, je me demandais ce que je faisais là, ils étaient tous bourrés… Mais je n’ai pas dit non. Aujourd’hui j’ai ouvert les yeux sur plein de choses et je suis très méfiante…

Sur le quatrième album en 1988 vous retrouvez l’équipe des débuts, Bertrand Le Page et Gérard Anfosso.

Ils se sont dit que quand même ils avaient une poule aux œufs d’or ! Alors ils ont remis le couvert, ils se sont rabibochés, je suis allé en studio et on a fait A la vie, à l’amour. J’ai fait des télés en Angleterre, j’ai rencontré Stock-Aitken-Waterman et ça a bien marché dans les charts là-bas. J’ai aimé l’Île de Man, les maisons avec des bow-windows et puis les chats sans queues…

Quels souvenirs gardez-vous de cet album-là ? Il y a encore de belles chansons : Dérisoire, On a tous besoin d’aimer, J’ai peur

Oh celle-là c’est une de mes préférées ! Sans amour aussi… (elle chante le refrain). J’étais quelque part avant-gardiste par rapport à ce texte, je parlais des choses qui étaient latentes.

Vous étiez très réceptive à l’actualité, au monde qui vous entourait…

Je ne vivais pas dans une bulle. Moi je ne suis pas Mylène Farmer. Même si je l’aime bien. J’adore son dernier duo avec LP, je le trouve génial. Elle a su bien évoluer contrairement à moi qui n’ai aucune tactique. J’ai toujours été simple et moi-même.

La fin de ces années CBS c’est un single qui s’appelle Non, mais qu’est-ce que tu crois ! écrit avec Mark Sullivan, qui était-il ?

C’était un voisin, il habitait à 5 km de chez moi. C’est un mec qui avait du talent. On a fait cette chanson, j’y croyais, je trouvais ça marrant, mais ça a fait un flop… Mais tout ce que je raconte dans cette chanson je ne le regrette pas.

Pourtant il y avait un clip sympa avec Samuel Le Bihan et Bruno Madinier.

Moi j’adore les tournages, surtout quand il y a tout le matos, que c’est bien fait. J’en garde un bon souvenir.

Qu’est-ce que vous retenez quand vous revenez sur ces années-là aujourd’hui ?

Je retiens certains textes qui ont été vraiment sincères.

Ça vous fait plaisir de retrouver tout ça dans un coffret ?

Je n’ai plus aucun de mes disques alors ça me fait hyper plaisir ! Je trouve que c’est bien de faire le bilan de ce qu’on a fait, quelque part ça fait du bien. Mais je trouve que je n’ai jamais trop mal écrit. Si, il y en a une que je n’ai jamais aimée et que je n’aime toujours pas c’est Emotion. J’ai écrit cette chanson inspirée du film avec Mickey Rourke dans un appartement en haut d’un gratte-ciel, j’avais craqué là-dessus… mais bon ça n’était pas utile. Ça fait partie des chansons que je ne revendique pas.

Quels sont les projets de Jakie Quartz pour 2019 ?

De me faire arracher le baobab que j’ai dans la main pour terminer mon bouquin (commencé il y a dix ans) !

Ça parle de vous ?

C’est autobiographique quelque part mais en même temps j’essaye que ce soit aussi drôle que Mise au point. J’ai envie de me foutre de ma gueule, j’aime l’auto-dérision, je ne vais pas me faire de cadeau et ça va être rigolo.

La chanson, ça ne vous intéresse plus ?

Ça n’intéresse plus les autres surtout. Personne ne me propose de musiques. Et puis ce métier est décourageant. Et aujourd’hui c’est encore pire, à part deux trois personnages comme Vianney, Orelsan, MC Solaar… il y en a quelques-uns qui sortent du lot mais le reste ce n’est que des nanas à poil… on se sert toujours des femmes pour vendre. Je n’en peux plus de ça.

En tout cas il y a encore plein de gens qui sont heureux d’écouter vos chansons aujourd’hui alors pourquoi pas un petit concert pour revisiter tout ce répertoire ?

Ça serait cool, j’adorerais ! Il faut trouver la salle.

Propos recueillis par A.S. le 28 janvier 2019.

Merci à Franck Le Hen

Le coffret 4 CD Les Années CBS (1983/1989) est en vente sur la boutique de Club 80 !

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