Grace Jones – Slave to the Rhythm

Grace Jones Slave to the Rhythm Pop Music Deluxe

Après une trilogie d’albums disco dans les années 70 puis la trilogie Compass Point qui, entre reggae et new wave, va définir le son Grace Jones des années 80 et gratifier l’interprète d’une crédibilité et d’une reconnaissance artistique dont elle conserve encore l’aura aujourd’hui, le milieu des années 80 s’affiche sur grand écran pour la chanteuse au charisme tapageur. Des rôles remarqués dans des films grand public (Conan le Destructeur et Dangereusement vôtre, le 14e James Bond) vont asseoir la popularité de Grace Jones qui se lance avec enthousiasme dans cette nouvelle carrière cinématographique. Elle décroche même un rôle pour son boyfriend-bodyguard Dolph Lundgren qui fait ses premiers pas devant la caméra à ses côtés dans James Bond, avant de s’imposer quelques mois plus tard dans Rocky IV. Absorbée par des tournages qui lui prennent du temps, Jones délaisse partiellement son activité musicale et, en cette année 1985, elle n’a pour seul projet qu’un single que souhaite lui produire Trevor Horn. Producteur à succès (The Buggles, Yes, Dollar, ABC), Horn est dès 1983 à la tête de son propre label, ZTT Records, qui signe les tubes de Frankie Goes to Hollywood, Art of Noise et Propaganda.

Puisque la chanteuse n’a plus le temps de se consacrer à un album, Island Records, sa maison de disques, prépare sa première compilation. Mais Chris Blackwell, fondateur du label et producteur de Jones, est à la recherche d’un single inédit à intégrer à cet album best of. Slave to the Rhythm était initialement prévu comme deuxième single de Frankie Goes to Hollywood après l’énorme succès de Relax, et une démo aurait même été enregistrée par le groupe selon Paul Morley, journaliste et co-fondateur de ZTT. « L’enregistrement original avait un rythme très germanique, et il était assez évident que ça n’allait pas marcher pour eux », expliqua Trevor Horn à The Guardian en 2012. A la place de quoi, c’est Two Tribes qui fera office de deuxième single pour FGTH, le deuxième n°1 consécutif du groupe en Angleterre en 1984.

« J’adorais la chanson. Elle avait été faite pour moi. »

Mais alors que la production a déjà commencé pour ce qui doit devenir le nouveau single de Grace Jones, cette dernière, en fin de contrat chez Island, décide d’accepter l’offre de Capitol Records qui lui court après depuis des mois, un contrat alléchant à la clef. Difficile de résister à la tentation, d’autant plus qu’Island ne peut pas s’aligner sur l’offre de Capitol, un choix qu’elle regrettera vite. « Chez Island, j’avais le droit de fusionner le visuel et le musical et j’avais imaginé qu’il en serait de même chez Capitol. Ce fut pourtant très différent, beaucoup plus brutal, et très basique » (Je n’écrirai jamais mes mémoires, Grace Jones, 2016). Mais entre-temps, le travail de production sur Slave to the Rhythm s’étale, et coûte de plus en plus cher. Trevor Horn veut en effet en faire son chef-d’œuvre et, en éternel insatisfait, ne cesse de faire, de défaire et de refaire le morceau, quitte à y laisser plusieurs centaines de milliers de dollars. « Ça devait juste être un single à la base, mais ça s’est finalement transformé en un album conceptuel. Au départ on n’était jamais satisfait des résultats qu’on obtenait. Trevor est un perfectionniste. On ne pouvait pas s’empêcher d’essayer d’autres choses, d’autres interprétations pour obtenir le single parfait (…) Au moment où on a eu terminé, j’avais déjà signé chez Manhattan. Et je me foutais bien d’être diplomate. J’adorais la chanson. Elle avait été faite pour moi. J’ai convaincu Manhattan de me laisser finir le projet », explique Jones dans The Gavin Report en janvier 1986. Et en effet, Manhattan (filiale de Capitol) accepte de commercialiser conjointement avec Island l’album Slave to the Rythm, et le label Manhattan Island Records, joint-venture entre les deux compagnies, est créé spécialement et uniquement pour ce projet. Dans le même temps est déjà annoncée la compilation prévue chez Island fin 1985 et qui contiendra le single Slave to the Rhythm, ainsi que le début des sessions d’enregistrement du nouvel album de Jones avec Nile Rodgers à paraître chez Manhattan.

Grace Jones sera peu présente durant les sessions de Slave to the Rhythm, et ne débarque que lorsque Horn a besoin qu’elle vienne poser ses voix. Pour autant, la chanteuse lui fait une confiance aveugle : « J’étais très heureuse de le laisser mettre en œuvre sa conception du travail – commander le matériel, bâtir les fondations, commencer à construire les morceaux, pièce par pièce. Ça prenait du temps, mais quand il avait une vision, on pouvait lui faire totalement confiance » (Je n’écrirai jamais mes mémoires). Elle ira même jusqu’à dire que c’est à ce moment précis qu’elle a vraiment trouvé sa voix, la tirant de plus en plus vers les graves, le producteur la laissant en effet expérimenter tout au long des séances, ne rejetant jamais ses idées ni sa vision du projet. Il est vrai que le disque entier est bâti sur la voix de Jones qui sert de matériau à Trevor Horn qu’il se plaît à travailler réellement comme un instrument, tout comme le cœur du disque qui, s’il n’est pas conçu par la chanteuse, lui est entièrement dédié. Grace est encore et toujours une muse pour les créateurs, fascinante et envoûtante créature de fantasmes.

Un album-concept biographique

En studio, pendant les neuf mois de travail nécessaires à la création de Slave to the Rhythm, Trevor Horn s’affaire avec son assistant Stephen Lipson (maître en synclavier) autour de cette unique composition signée Bruce Wooley, Simon Darlow, Stephen Lipson et lui-même, qui va donner naissance à un album complet. On l’a dit, le producteur-réalisateur fourmille d’idées et vise cette fois très haut, si bien que la même chanson se voit renaître sous de multiples formes. Un travail colossal qui, pour des raisons de dépassement de budget notamment, se voit décliner en un album de huit titres. Marqueté comme la déclinaison d’une même chanson sous différentes formes, Slave to the Rhythm n’a, au final, pas grand-chose du maxi 45 tours et porte mieux le titre d’album-concept, un objet inédit, étrange et déroutant. Avec l’idée de l’album, naît alors le projet biographique qui donnera son sous-titre au projet, Slave to the Rhythm, a biography. En plus de la musique, on va raconter Grace Jones à travers les extraits d’une interview menée par Paul Morley et Paul Cooke, la lecture par l’acteur Ian McShane de passages du livre Jungle Fever du génial Jean-Paul Goude (dans lequel le photographe-pygmalion raconte sa rencontre avec Grace Jones et la fascination qu’elle exerce sur lui) ainsi que d’un texte extrait de l’article The Annihilation of Rhythm du journaliste Ian Penman. Le disque ne s’imaginera pas, bien sûr, sans sa contrepartie visuelle : « Le disque parle de moi. C’est la vision qu’a le producteur de moi. Jean-Paul Goude, qui a aussi travaillé à la musique avec Trevor, a vu les images avant la musique. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est comme si vous aviez un film et que vous aviez besoin d’une bande-son. On a travaillé le son et l’image en même temps. En ce sens, le disque parle pour lui-même. Quand vous écoutez le disque avec tous les inserts, les interviews, et les histoires, vous avez le sentiment que vous pouvez voir ce que vous écoutez » (The Gavin Report).

Comme déjà évoqué, le rythme initial du morceau était très rapide, très « germanique » et c’est Chris Blackwell d’Island Records qui va suggérer à l’équipe d’y intégrer le rythme go-go (un courant funk qui prend son essor à l’époque) qui nécessitera l’intervention de percussionnistes spécialisés et donnera sa couleur au morceau. Outre le trio guitare, basse, clavier, l’enregistrement du disque aux accents funk et r’n’b nécessite une section de cuivres de onze musiciens, des cordes, une harpe ainsi qu’une chorale (The Ambrosian Singers), pour un résultat aussi organique qu’électronique. Esclave du rythme, esclave du son, esclave de l’industrie musicale pour qui elle n’est qu’une chanteuse de dance music ou esclave des producteurs qui manipulent sa voix et son image selon leur propre désir, Slave to the Rhythm est sujet à plusieurs interprétations. Le texte de la chanson (qu’on n’entend que réellement sur trois titres : Jones The Rhythm, Slave to the Rhythm et Ladies and Gentlemen: Miss Grace Jones), évoque l’esclavagisme, l’homme-machine, la chaîne de production qui ne s’arrête jamais.

Une vision de la muse

Le disque s’ouvre sur une définition de ce qu’est le rythme pour la chanson et pour le chanteur selon Ian Penman, avant d’introduire Grace Jones : Jones the Rhythm. Une ouverture en fanfare, magistrale et dramatique, avec des chœurs masculins qui scandent le rythme et des cuivres solennels, la voix de Jones qui explose en un « slave » samplé et répété, un morceau de bravoure. La définition d’une personnalité forte et d’un caractère bien trempé qui enchaîne sur un très court début d’interview. Quelques notes de cordes classiques annoncent ensuite The Fashion Show, une partie de l’histoire de Jones qui fût évidemment mannequin, avant de laisser place à un instrumental très électronique (boîte à rythmes, claviers mais aussi basse et guitare) qui reprend le thème musical principal du disque ainsi que quelques fragments de la voix de la chanteuse soulignée des chœurs de Tessa Niles. Sur une rythmique hypnotique, The Frog and the Princess (avec bien sûr Jean-Paul Goude dans le rôle du frenchy « frog »), est une lecture du livre de Goude par Ian McShane (« J’ai été stupéfié la première fois que j’ai vu Grace Jones (…) Elle chantait son tube I Need a Man dans une pièce remplie des hurlements de fans gays. L’ambiguïté de son jeu était qu’elle-même ressemblait à un mec. Un mec qui chantait I Need a Man à une bande de mecs. (…) Je l’ai photographiée dans toutes les positions. (…) J’ai eu l’idée d’utiliser Grace comme le vecteur idéal pour mon travail »). Une vision de la muse par celui qui la révéla par l’image. Operattack est une exploration a capella à travers des samples de la voix de Jones qui est démultipliée, accélérée, ralentie à l’envi, ou dont les soupirs se répondent comme dans un match de tennis ou un combat de boxe. De facture plus classique, Slave to the Rhythm est une nouvelle déclinaison du thème principal à travers un morceau pop à l’ambiance plutôt sombre alors que The Crossing (ooh the action…) et ses ambiances estivales nocturnes égrène assertions de Goude (« Rien n’indiquait que Grace Jones pouvait être une star à l’exception de sa profonde conviction ») et interview de la chanteuse (« Qu’est-ce qui vous fait rougir ? – Être adorée et idolâtrée, c’est une des choses qui me font rougir »). Don’t Cry – it’s only the rhythm est un instrumental, autre variation du thème principal, et vient enfin Ladies And Gentlemen: Miss Grace Jones, la version définitive du morceau phare, celle qui sera commercialisée en single le 30 septembre 1985.

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Ladies And Gentlemen: Miss Grace Jones renommé Slave to the Rhythm, signe donc le retour musical de Grace Jones en cette rentrée où la chanteuse-actrice s’affiche nue aux côtés de son compagnon Dolph Lundgren dans les pages de Playboy. Une publicité parallèle qui n’entrave pas l’intérêt pour son nouveau disque dont la version 45 tours est raccourcie à 4 mn 20 (contre 5 mn 58 pour la version album). Une superbe version longue (la marque de fabrique de ZTT qui soigne tout particulièrement ses maxis) renommée Slave to the Rhythm (Blooded) et affichant 8 mn 30 au compteur est également commercialisée avec deux inédits en face B, l’instrumental Junk Yard (renommé G.I. Blues sur certains pressages) et Annihilated Rhythm (sur lequel on entend la voix de la chanteuse mais aussi un court dialogue entre les ingénieurs du son : « Steve, penses-tu qu’il s’agisse de la pire face B que vous ayez jamais faite avec Trevor ? – Non. (rires), – En as-tu honte ? – Non »), suivant toujours le principe de la déclinaison du thème principal. Orné d’une splendide pochette évidemment signée Jean-Paul Goude (et qui sera la même que l’album), Slave to the Rhythm est accompagné d’un clip qui se présente surtout comme un film promotionnel du travail esthétique de Goude (aucune image inédite mais un montage d’extraits des fameuses publicités Citroën, Kodak, de précédents clips de la chanteuse et du film A One Man Show) et sera nommé aux MTV Video Music Awards. Slave to the Rhythm va devenir le plus gros tube de Grace Jones en se classant 4e en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, 5e en Suisse, 12e au Royaume-Uni et n°1 des clubs aux Etats-Unis. En France, c’est surtout un succès de discothèques en décembre 85 et une toute petite 50e place pendant une seule semaine au Top 50 en mars 86 (moins bien que La Vie en rose ou I’ve Seen that Face Before).

Un succès instantané

L’album est dans les bacs un mois plus tard, le 28 octobre, et si certains médias anglais se montrent perplexes face à la teneur du disque (le concept de variations sur un même titre a du mal à passer), en France Gérard Bar-David écrit dans Best en décembre 85 : « Le nouveau Grace Jones, Slave to the Rhythm, aux antipodes du LP conventionnel (effets sonores, extraits d’interviews, mise en ondes) est la première bio pour les oreilles et porte la griffe de Trevor Horn. Variations sur le thème unique de la Grace, Slave to the Rhythm retrace dans la magie technologique du Synclavier l’irrésistible ascension d’une déesse jamaïquaine ». Et si le vinyle de l’album propose le concept dans son entièreté, il n’en sera étrangement pas le cas du pressage original en CD. Le support encore tout jeune, qui est pourtant censé pouvoir contenir plus de musique qu’un vinyle, va proposer une version édulcorée, retirant en grande partie les interviews. On perd en tout 5 minutes en passant d’un contenu de 43 minutes à une version d’environ 38. Autre bizarrerie, le titre The Frog and the Princess est déplacé (il passe de la troisième à la cinquième piste) et se voit, lui, rallonger de 30 secondes. Le repressage américain de 1987, ainsi que quelques autres pressages européens difficiles à identifier, reprendront par la suite le format d’origine, tout comme une édition remasterisée en 2015 par Culture Factory.

Grace Jones Jones The Rhythm Pop Music Deluxe

Si l’album est un succès instantané porté par son tube (il entre dans le top 15 de la plupart des pays européens et pointe 12e en Angleterre), il sera très vite court-circuité par la sortie de la compilation Island Life en décembre de la même année et qui, en plus de tous les tubes de Jones, affiche aussi Slave to the Rhythm à son tracklist. Au même moment, un deuxième single est tiré de Slave, à savoir Jones The Rhythm (le titre qui ouvre l’album) en version courte, mais sans clip ni investissement de la part de l’artiste, il passe inaperçu, d’autant plus qu’Island Records ressort dans le cadre de la promotion de sa compilation un remix de Pull up to the Bumper couplé à La Vie en rose sur un single qui marche très bien.

Slave to the Rhythm ressortira en single en 1994 accompagné d’une série de remixes signés Dancin’ Danny D, Love to Infinity, T-empo et Ollie D, prouvant à nouveau son efficacité en se classant 28e des charts anglais.

4 commentaires

  1. Album intéressant musicalement car Trevor Horn est un génie du son… Mais pour moi ce n’est pas un album de Grace Jones que l’on entends très peu sur le disque, qui est limite un album instrumental.

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  2. Cet album ne semble pas être sur les plates-formes de téléchargement. Dommage j’aurai bien aimé l’écouter. Surtout après cet article qui donne envie de mettre des sons sur les mots.

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