Jeanne Mas – L’Art des femmes

Jeanne Mas L'Art des femmes Pop Music Deluxe

Après avoir atteint des sommets et connu une fulgurante descente aux enfers avec son précédent album Les Crises de l’âme en 1989, Jeanne Mas est de retour en studio en 1990 pour mettre en boîte son quatrième disque studio. La violence exprimée dans le précédent opus et des prises de positions malencontreuses, et surtout mal comprises et mal digérées par les médias, ont fortement écorné l’image médiatique de la chanteuse française n°1 des années 80. EMI France réclame à Jeanne Mas un nouveau disque très rapidement afin de tourner la page, bien que cette dernière en soit encore à se remettre de ses récentes blessures. La chute a été douloureuse et la chanteuse n’est pas forcément prête à se remettre immédiatement en selle. Mais, consciente de l’enjeu et désireuse elle aussi de se faire pardonner, elle se met pourtant à la tâche. Elle semble un peu perdue mais fait appel à ses fidèles musiciens italiens, les frères Piero et Massimo Calabrese ainsi que Roberto Zaneli, qui sont une fois encore mis à contribution et lui livrent des compositions en un temps record pour ce futur disque, qui se fera un peu trop vite à son goût dira-t-elle rétrospectivement. Son manager de l’époque a négocié avec la maison de disques un budget de deux millions de francs afin d’enregistrer au moins une partie de l’album à Los Angeles, en signe de bonne foi mais surtout pour montrer qu’EMI croit encore en son artiste et mise toujours sur elle.

L’album de la remise en question

Les sessions vont débuter à Paris aux studios Musika et Davout en mai 1990 alors que la chanteuse n’a encore écrit aucun texte. Après les messages mal perçus des Crises de l’âme, Jeanne Mas est en pleine remise en question. Ce nouveau disque « se doit d’être un album positif, léger, poétique. Il a pour mission d’effacer les cendres encore fumantes que Les Crises de l’âme ont parsemé sur mon passage », écrit-t-elle dans Réminiscences en 2019. Elle va devoir donc s’exprimer différemment, et montrer une autre facette de sa personnalité tout en restant elle-même. Fondamentalement, Jeanne Mas continuera d’explorer ses thèmes de prédilection : la Femme, le sexe, la justice, mais avec plus de pudeur cette fois, et peut-être plus de subtilité. L’Art des femmes se fera plus romantique et en effet plus poétique, sous l’influence de Charles Baudelaire que la chanteuse vient de redécouvrir, après être passée à côté lors de sa scolarité où, sans doute trop jeune, elle n’avait pu saisir certains aspects de l’oeuvre du poète. Sur la forme, le disque apparaîtra comme plus synthétique qu’acoustique (même si on y retrouve Tony Levin à la basse, Christophe Deschamps à la batterie et Marco Rinalduzzi aux guitares), guitares et basses étant souvent sous-mixées.

Avec son compagnon, sa fille, sa mère, Piero Calabrese, avec qui elle réalise le disque, et l’ingénieur du son Marco Lecci, Jeanne Mas s’envole donc pour la première fois de sa vie en Californie afin d’enregistrer aux fameux studios Soundcastle de Los Angeles. Malgré les conditions climatiques idyllique, elle a du mal à s’y sentir à son aise et ressent fortement une certaine vacuité qui se dégage de ce décor un peu trop paradisiaque, ce spleen baudelairien qu’elle a emporté dans ses bagages. Tout est immense dans les studios où l’équipe est un peu perdue, si bien qu’on aménage une petite cabine, sorte de cocon rassurant et protecteur, autour du micro pour que la chanteuse se sente moins déboussolée. Aux claviers, programmations et arrangements, Piero Calabrese déploie son savoir-faire dans le temps imparti et l’album est en boîte en quelques semaines. S’il devait initialement s’intituler L’Amour du mal en référence aux Fleurs du mal, on optera finalement pour L’Art des femmes, nettement plus positif.

Sous l’influence de Baudelaire

Et c’est naturellement que le disque s’ouvre sur les mots de Baudelaire avec les premières strophes de L’Albatros extrait des fameuses Fleurs du mal. Une introduction toute trouvée avec cette métaphore de l’artiste incompris et raillé sur laquelle la chanteuse ne s’exprimera pourtant pas, préférant évoquer le premier degré du texte, à savoir la souffrance animale, rappelant ainsi le Tango de l’album précédent. Le sous-texte, il faudra le lire dans les paroles de la chanson : « L’amour du mal, j’en veux pas », pose-t-elle pour que les choses soient bien claires. Les arrangements qui reposent sur la batterie de Christophe Deschamps et la guitare électrique de Marco Rinalduzzi donnent le ton d’un disque qui résonne dans la veine pop-rock du précédent. Fondu enchaîné avec la piste suivante, Le Contrechamp, métaphore cinématographique des rapports contrariés d’un couple qui veut sauvegarder les apparences, comme le commentera la chanteuse. Un morceau rythmé qui fait la part belle à la basse de Tony Levin cette fois, avant de faire place aux synthés puis au duo guitare-batterie sur les refrains. La ballade Elle est moi est la suite logique de Bébé rock puisqu’il s’agit à nouveau d’une chanson dédiée à sa fille Victoria. Après les éruptions volcaniques de la maternité, Elle est moi décrit les changements qui s’opèrent en elle au contact de ce petit être de presque trois ans, « La raison plie aux exigences, du grand pouvoir d’un petit ange ». Un texte dans lequel elle regrette presque de trop en dévoiler. Les arrangements délicats et langoureux ne sont pas sans rappeler ceux de Bébé rock justement, avec ce même refrain tardif qui arrive au bout de deux minutes. Questionnements et quête de justice sont la base des Bras en croix, évoquant ainsi le Christ, cet « homme qui pardonnait tout bas ». On est très proche des thèmes de Y a des bons et J’accuse (dont on lui parle encore en interview au moment de défendre l’album) mais cette fois les attaques se font moins frontales et plus universelles. La composition se veut déterminée et plus dure que les chansons précédentes. Moment sensuel du disque, Les Rêves de Maud est inspiré des Liaisons dangereuses (version film de Stephen Frears) et évoque le désir et le plaisir féminin. Des « valeurs immorales » malheureusement encore marginalisées comme le commente la chanteuse : « Aujourd’hui encore, une femme qui aime les hommes et le sexe n’est pas considérée comme émancipée mais comme une femme facile ! ». Les synthétiseurs se font ici presque oppressants, aussi sulfureux que les plaisirs évoqués.

Hommage à Balavoine

Inconsolable depuis le départ de son ami Daniel Balavoine, Jeanne Mas n’aura de cesse de lui rendre hommage. Après avoir repris Lucie lors de ses concerts de 1986/1987, c’est Tous les cris, les S.O.S. qu’elle interprète à Bercy en 1989 et place ici sur son nouveau disque à la demande de ses fans. « Cette chanson est pour moi l’une des plus belles qu’il ait écrite. Il me l’avait fait écouter bien avant de la sortir, je lui avais demandé de me la donner… » La version Mas garde cet esprit mélancolique et désespéré de l’originale tout en ajoutant un petit côté rageur souligné par l’interprétation ainsi que la présence de la guitare électrique. Mais cette reprise n’est pas la seule surprise de l’album puisqu’elle est suivie de Shakespeare, un OVNI écrit et composé par la chanteuse à Rome où elle réside toujours, et visiblement après les autres chansons du disque. Presque totalement synthétique (si ce n’est la présence d’une guitare électrique), ce morceau dance qui détonne est judicieusement placé au milieu de l’album, petite parenthèse de folie où la chanteuse s’amuse avec les sons, la structure et les mots. Une chanson à part, à l’image de La Bête libre ou de Flip Trip comme elle le fait remarquer très justement à la presse, et un texte qui met en contradiction les amours superficiels de notre époque contemporaine à ceux plus profonds que pouvait décrire Shakespeare. Afin d’apaiser cette frénésie rythmique, L’alba, l’un des rares morceaux qu’elle enregistre en italien, est un clin d’œil à ce pays qu’elle affectionne tant et une délicate ballade, évoquant les regrets d’un amour disparu alors que l’aube est promesse de renouveau. Retour à une rythmique plus soutenue avec L’Art des femmes, le titre le plus court et sans doute le plus radiophonique de l’album, avec un refrain efficace et entêtant. Un texte « positif et facile », dit-elle, « une histoire de séduction avec pudeur ». Un peu de légèreté avant un final plus tragique, Alexandre M, une chanson qui débute en reprenant l’introduction de L’Amour du mal et qui fait état des conditions de vie douloureuses des enfants roumains. Un sujet qui la touche particulièrement, notamment par les actions qu’elle entreprend en soutien à des associations caritatives. En effet, marraine d’un orphelinat roumain, elle livre un texte poignant sur cette composition marquée par des cordes synthétiques. Sur cette chanson, qui sera la première écrite pour l’album, elle fait venir une petite roumaine, Joana, pour qu’elle y pose quelques mots.

L’Art des femmes est dans les bacs le 15 octobre 1990, arborant sur sa pochette une photo de Paul Bella où Jeanne Mas apparaît en buste, lèvres rouges et visage voilé. Un visuel dont elle signe le concept mais qui interroge. Qu’a-t-elle voulu signifier par là ? Symbole de l’oppression des femmes ? Jeu sexuel, comme elle s’en amusera parfois ? La véritable raison en serait différente comme elle le révèle dans son autobiographie en 2019. A la suite d’un avortement qui lui laisse des séquelles émotionnelles, elle apparaît yeux voilés, comme pour expier son acte.

Shakespeare

Jeanne Mas Shakespeare Pop Music DeluxeA la sortie du disque, peu de médias s’en font l’écho, mais les quelques journaux qui prennent la peine d’en parler lui accordent des critiques élogieuses. L’engouement pour la chanteuse est passé et le premier single ne fera rien pour redresser la barre malgré l’audace proposée. Car c’est en effet Shakespeare qui est mis en avant, Jeanne souhaite « offrir au public une chanson simple, dansante et les étonner avec un visuel différent mais tout aussi sophistiqué » (Réminiscences). Ce morceau de « techno-variété » comme on le qualifiera, va en effet surprendre le public de la chanteuse et restera pour certains l’un des grands moments de sa carrière. Avec un visuel très sexué (la pochette du single est en lien avec celle de l’album : « Je montre le haut puis le bas », dit-elle), Shakespeare est accompagné d’un clip aussi délirant que l’est le morceau, et que la chanteuse réalise elle-même. Perruquée et provocante, elle s’y illustre entourée de sœurs jumelles, prend des poses faussement lascives et exécute une chorégraphie pleine d’humour, à nouveau réglée par sa complice Mia Frye. Chorégraphie qu’elle présente également en télévision (elle est encore invitée dans quelques émissions qui comptent), accompagnée de cinq danseurs. Mais Shakespeare, trop « avant-gardiste » diront certains admirateurs, laissera le grand public perplexe et n’aidera pas l’album dont il n’est en aucun cas le reflet. Commercialisé en 45 tours dans une version à l’introduction légèrement écourtée et avec une face B inédite (le très rock et énergique Cindy Girl qui n’a pas trouvé sa place sur l’album), Shakespeare bénéficie pour la première fois depuis Sauvez-moi en 1987 d’une version longue en maxi vinyle et CD maxi. Ce remix de 6 mn 30 a d’ailleurs été réalisé par la chanteuse elle-même qui prend beaucoup de plaisir à travailler de chez elle avec son ordinateur et reprend notamment des cours de clavier car elle souhaiterait à l’avenir signer tous les arrangements de ses chansons (ce qu’elle fera en partie sur l’album suivant). Mais le single va échapper au Top 50. Ecrite initialement en anglais, Shakespeare sera également enregistrée sous le titre Hero, My Hero dans le but d’une exploitation européenne. Mais les mauvais scores du single en France n’inciteront pas la maison de disques à miser sur l’étranger, un maxi 45 tours sortira tout de même en Espagne en 1991, mais reprenant la version française du titre et la pochette de l’album. Si Hero, My Hero reste à ce jour inédit, ce ne sera pas le cas de Little Heart, autre adaptation mais de Elle est moi cette fois-ci, qui fera son apparition en 1996 sur la compilation Les Plus Grands Succès de Jeanne Mas en tant que bonus inédit. Malgré une tentative de relance avec l’envoi aux médias d’un 45 tours et d’un CD promo indiquant la présence d’un nouveau mix (il s’agit en fait simplement de la nappe de synthé présente sur l’introduction qu’on a légèrement amplifiée), Shakespeare ne suscitera pas plus d’intérêt.

Angela (l’art des femmes)

Jeanne Mas Angela l'art des femmes Pop Music DeluxeSi on lui accorde encore quelques interviews dans la presse jeune, en télévision on laisse moins la parole à la chanteuse et, lorsqu’on la lui donne, c’est pour évoquer à nouveau Les Crises de l’âme plus que son nouveau disque. Après la déconvenue Shakespeare, on revient donc à une valeur plus sûre avec L’Art des femmes qui devient le deuxième single en 1991, renommé Angela (L’Art des femmes) pour l’occasion, comme elle le martèle dans le refrain. L’art des femmes c’est « cette possibilité qu’ont les femmes et n’ont pas les hommes d’utiliser leur charme, leur côté un peu rusé, leur sensibilité pour obtenir ce qu’elles ont envie d’obtenir », explique la chanteuse au journal de la 5. En 45 tours, la chanson gagne quelques secondes en fin de morceau puisqu’elle n’est pas mixée avec le titre suivant comme c’est le cas sur l’album. La face B, quant à elle, se porte sur la très jolie Alba. Jeanne Mas réalise à nouveau son clip où cette fois c’est l’esthétique qui est à l’honneur avec une image en noir et blanc et un décor fait notamment de bustes de la chanteuse reprenant la pochette du disque. Ne cachant pas sa déception quant à l’accueil de son récent travail, elle en livrera l’analyse suivante dans Réminiscences : « Ce mal en moi explique pourquoi, dans le clip d’Angela, je fais exploser mes têtes qui font référence à la pochette de l’album, pourquoi je suis seule sur cette voie ferrée qui ne mène nulle part, une valise à la main. » Mais ce nouvel extrait ne séduira pas plus le public.

Si en 1989 Les Crises de l’âme s’était classé 1er du top albums pendant quatre semaines, un an et demi plus tard L’Art des femmes n’entre pas dans le classement hebdomadaire des cinquante meilleures ventes. Une douche froide pour la chanteuse et sa maison de disques et, évidemment, les 100 000 exemplaires requis ne sont pas atteints et l’album sera son dernier chez EMI. Il n’en reste pas moins un disque que les admirateurs, aussi bien que la chanteuse, continuent à chérir.

Jeanne Mas, qui souhaitait retrouver son public en partant jouer son album en province, ne tournera finalement pas, et il faudra patienter encore un peu avant de pouvoir la retrouver sur scène, soutenue par une autre maison de disques.

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