Madonna – Like a Virgin

Madonna Like a Virgin album Pop Music Deluxe

Au printemps 1984, Madonna s’apprête à enregistrer son deuxième album chez Sire Records. La jeune chanteuse de 25 ans a sorti son premier 33 tours en juillet de l’année précédente, et celui-ci connaît un parcours honnête, porté par le petit succès du single Holiday. L’édifice est encore fragile et tout est encore à bâtir, Madonna le sait et va mettre toutes ses forces, son professionnalisme et son talent au service de sa légende. Celle qui n’est encore qu’une relative inconnue, un petit filet de voix posé sur des hits de discothèques, est surtout célèbre pour ses frasques amoureuses et son image d’arriviste. Munie d’une détermination à toute épreuve, Madonna, échaudée par la défection du réalisateur de son premier album, veut désormais s’occuper elle-même de ses enregistrements. La maison de disques ne le voit évidemment pas du même œil et impose à la jeune starlette le choix d’un producteur. Ils sont deux en haut de sa liste : Narada Michael Walden et Nile Rodgers, se souvient ce dernier dans Le Freak: An Upside Down Story of Family, Disco and Destiny. Nile et Madonna se connaissent déjà, ils se sont rencontrés au Roxy et ont quelques amis communs. A cette époque, Nile Rodgers est sans doute à l’apogée de sa renommée de producteur à succès, notamment grâce à ses tubes pour son groupe Chic, mais aussi pour son travail sur le récent Let’s Dance de David Bowie. Qu’elle soit séduite par ce CV impressionnant ou qu’il s’agisse d’une question d’affinités, le choix de Madonna (qui affectionne particulièrement le son de Chic) se porte sur Rodgers dont elle devine qu’il saura sublimer les maquettes qu’elle vient de peaufiner avec Stephen Bray. Après avoir imposé des conditions financières particulièrement exubérantes pour réaliser le deuxième album de la chanteuse, Rodgers reçoit Madonna chez lui afin qu’elle lui fasse écouter les morceaux qu’elle réserve à ce nouveau projet. Pas totalement emballé par ce qu’il entend, le producteur réfléchit déjà à la manière d’assembler les pièces du puzzle afin d’en faire un album, mais la jeune femme lui réclame sans états d’âme une totale adhésion au projet et à sa propre vision des choses.

Madonna et Chic

Les sessions d’enregistrement vont débuter en avril 1984 au studio Power Station de New York. Entre-temps, Madonna et Rodgers ont appris à se connaître, en passant des nuits entières dans les clubs de la ville, développant ainsi une intense complicité. En studio, Rodgers a convoqué son fidèle acolyte Bernard Edwards de Chic à la basse, ainsi que son batteur Tony Thompson et ses claviéristes Nathaniel Sidney Hardy Jr. et Robert Sabino, l’objectif étant de donner un aspect plus acoustique à la musique synthétique de Madonna. Le tout sera enregistré en numérique sur l’insistance de l’ingénieur du son Jason Corsaro, une technique encore toute nouvelle. Neuf chansons feront partie du final cut de l’album, cinq écrites par Madonna (avec ou sans Stephen Bray), trois apportées par des duos d’auteurs-compositeurs, et une reprise. La chanteuse est extrêmement investie dans toutes les phases de la réalisation du disque et ne veut rien laisser au hasard, veillant méticuleusement à ce qui se passe en studio soit conforme à sa vision. Une telle implication n’est pas sans conséquence et la jeune femme se heurte parfois aux décisions de son producteur, ou encore passe ses nerfs sur les musiciens, mais la plupart du temps la confiance règne et Madonna répond présente lorsque Rodgers lui impose les prises vocales les plus solides possibles. « En vérité, Madonna chante très juste. Et même quand sa voix perd de sa justesse, elle a suffisamment de contrôle pour que ça reste musical malgré tout. La justesse, c’est important, mais l’expression et l’émotion passent avant tout », écrira-t-il. Jason Corsaro, lui, dira en 2007 à Sound on Sound que : « Nile était dur avec les chanteurs parce qu’il est très précis sur la tonalité. Chic sonnait toujours à merveille, et il était tellement méticuleux sur les questions de tonalités qu’il pouvait y travailler pendant très longtemps. Ce qui veut dire que parfois il pouvait être un peu brutal, mais Madonna restait toujours très très professionnelle, et au final elle en est venue à bout et elle a fait un super boulot ». Les sessions notamment sur Like a Virgin et Material Girl, donneront du fil à retordre à la chanteuse à cause de leur tonalité élevée dont elle n’a pas l’habitude mais qu’elle souhaite conserver conforme aux maquettes qu’on lui a livrées. A propos des maquettes justement, elles sont déjà tellement avancées que le travail de production de Rodgers se contentera de reproduire ce qui existe déjà, en y apportant évidemment le soin et le savoir-faire du musicien et, en ce qui concerne cet album, cette couleur « Chic » réclamée par la chanteuse qui refuse même parfois que le jeu de guitare de Rodgers s’écarte de ce son qu’elle a en tête. En gros, ce que Madonna voulait, c’était ce groove irrésistible qui fait la qualité des productions de Chic. « Les maquettes avaient une structure simple, et donc l’album aussi, commente Jason Corsaro. Tout ce qu’on a fait c’est d’amener de meilleurs musiciens, c’est-à-dire ceux de Chic ». « J’avais bien plus confiance en moi et j’avais bien plus à faire en ce qui concerne le son de ce deuxième album, dira la chanteuse au magazine Interview en décembre 1985. On a vraiment travaillé main dans la main avec Nile Rodgers. Quand j’ai apporté les maquettes, tout ce qu’on a eu à faire c’est de retravailler le son… »

Madonna Like a Virgin single Pop Music DeluxeLa touche finale sera apportée au disque en septembre 1984, et celui-ci sera intitulé Like a Virgin. Une décision prise sur un coup de tête par une Madonna emballée par une maquette que venait de lui faire écouter Michael Ostin, en charge de collecter des chansons chez Warner, et qui va décider non seulement du titre de l’album, mais aussi de son imagerie et de l’empreinte qu’elle laissera sur la carrière de Madonna et sur le grand public. Mais un événement imprévu va retarder considérablement la sortie du nouveau disque. En effet, en juin 1984, alors que Madonna est toujours en studio, son single Borderline extrait de son premier LP prend la 10e place du Billboard. Un succès inattendu qui force presque la maison de disques à enchaîner avec Lucky Star qui va faire encore mieux en obtenant une 4e place. L’album, quant à lui, en profite et atteint la 8e place fin octobre. La chanteuse et son réalisateur s’impatientent, désireux de dévoiler leur travail, et se disputant le choix du premier single extrait. Pour Madonna, l’éponyme Like a Virgin est une évidence, Nile est convaincu qu’il faut sortir Material Girl. C’est bien évidemment la chanteuse qui aura le dernier mot, on connaît sa ténacité, il s’agit de son disque après tout.

« Une fille peut s’amuser… »

Like a Virgin est une composition du tandem Billy Steinberg et Tom Kelly, qui a déjà sorti un album en 1983 sous le nom de i-Ten et écrira par la suite les tubes True Colors et I Drove All Night pour Cyndi Lauper ou Eternal Flame pour les Bangles. Steinberg se souvient avoir écrit les paroles de la chanson après avoir connu une relation amoureuse compliquée suivie d’une rencontre qu’il essaye de décrire comme un renouveau dans sa chanson. Le texte en poche, il demande à Kelly d’en composer la musique et instinctivement ce dernier commence à écrire une ballade. Mais il bute à chaque fois sur le refrain, ce « Like a Virgin » qui ne fonctionne pas car il ne sonne pas tellement romantique. Par lassitude, il se met à jouer une ligne de basse dans l’esprit des morceaux rock qu’ils ont l’habitude de jouer ensemble et il s’avère qu’elle colle parfaitement au morceau. Au moment de présenter quelques maquettes à Michael Ostin de chez Warner, Steinberg et Kelly lui font écouter Like a Virgin, bien qu’ils n’aient pas la moindre idée de qui pourrait l’interpréter. Ostin, lui, pense immédiatement à Madonna à qui il présente la maquette dès le lendemain. La version finale de Like a Virgin sera, selon ses auteurs, très fidèle à la maquette. Si les paroles de la chanson évoquent, après une traversée pavée d’épreuves sentimentales tourmentées, une vision de la pureté retrouvée au contact d’un nouveau partenaire, c’est essentiellement la relecture plus polémique qu’en fait sous couvert d’innocence feinte Madonna qui va marquer les esprits. La chanteuse va présenter Like a Virgin le 14 septembre 1984 en direct des MTV Video Music Awards pour lesquels elle est nommée pour son clip Borderline. Vêtue d’une robe de mariée, la chanteuse n’a pas froid aux yeux en se présentant en jeune vierge ébouriffée, et pas vraiment effarouchée, afin de venir chanter en direct une chanson que personne ne connait encore. Juchée sur un énorme gâteau de mariage, la chanteuse a l’air tout sauf prude lorsqu’elle se roule par terre en mimant l’acte sexuel. La performance jettera un froid sur une certaine partie de l’audience mais ce qui est certain, c’est qu’un phénomène vient de naître sous les yeux éberlués de l’Amérique. Au moment où est enfin commercialisé Like a Virgin en single, soit fin octobre, Lucky Star est toujours classé dans les dix meilleures ventes. Accompagné de son clip signé Mary Lambert, Like a Virgin offre un condensé des symboles qui caractériseront la Madonna des années suivantes, parfois même jusqu’à la caricature : sexe, religion, provocation, féminisme… Tourné à Venise, Madonna s’y adonne à un chassé-croisé amoureux et érotique, arborant crucifix et la désormais indispensable robe de mariée. Si la symbolique va choquer la ménagère américaine, le public jeune, lui, a trouvé sa nouvelle idole. Entré au Billboard mi-novembre, Like Virgin prend la première place du classement fin décembre, et ce pour six semaines consécutives. Ceux pour qui Madonna n’était qu’une petite chanteuse de clubs sans talent qu’on oublierait vite en seront pour leurs frais. Avec Stay en face B, une composition synthpop vintage signée Madonna et Stephen Bray qu’on retrouvera également sur l’album, Like a Virgin est agrémenté d’un remix en maxi 45 tours, et ce dernier est réalisé par le DJ Jellybean Benitez (alors petit-ami de Madonna) et se classe n°1 des clubs. En Europe, Like a Virgin sera également un succès : n°3 au Royaume-Uni, n°4 en Allemagne et n°8 en France mi-février 1985. Au même moment, elle s’exprime dans les pages de USA Today : « Les gens ont souvent une idée fausse de moi et de ma musique. J’ai eu du mal à croire que les gens pensent que Like a Virgin parlait de sexe. Pour moi la chanson parle de quelqu’un qui découvre la vie et l’aventure pour la première fois. (…) Mes clips ne sont pas avilissants pour les femmes, alors pourquoi on s’en offusque ? Je ne m’y fais pas tabasser, il n’y a pas de violence. Je montre seulement qu’une fille peut s’amuser tout en étant sexuelle ».

Material Girl

Madonna Material Girl Pop Music DeluxeAu moment de la sortie de l’album le 12 novembre 1984, Madonna est en train de terminer le tournage du film Recherche Susan désespérément. L’accueil du disque par la critique est assez tiède et force est de constater que, s’il est muni de deux singles très fort, l’album dans sa globalité est charmant mais pas encore très solide, notamment la face B où sont placées les compositions de Stephen Bray et de la chanteuse. La presse a d’ailleurs bien du mal à la prendre au sérieux et lorsqu’on lui accorde un entretien, il est très rarement question de son album ou de musique en général, mais plutôt de ses origines, de ses amants, de son look ou de ses provocations. Mais qu’importe, Madonna poursuit sa route et dégaine fin janvier 1985 le deuxième atout de son nouveau disque : Material Girl. Le morceau dance-pop a été écrit par Robert Rans et Peter Brown, ce dernier étant un musicien et chanteur qui s’est illustré notamment dans la disco à la fin des années 70 avec deux singles à succès. Après Like a Virgin, Material Girl impose à nouveau une image forte de la chanteuse, celle d’une jeune femme arriviste, croqueuse de diamants, et qui lui vaudra ce surnom qui lui colle à la peau encore aujourd’hui. Pourtant le clip, à nouveau réalisé par Mary Lambert, suggère un message opposé, puisqu’il montre une jeune actrice pour qui, justement, la vraie valeur n’est pas celle de l’argent. Avec ces séquences reproduisant le fameux Diamonds Are a Girl’s Best Friend de Marilyn Monroe dans Les hommes préfèrent les blondes, Madonna choisit de s’identifier à une image glamour et sexuelle forte, ne cachant d’ailleurs pas son admiration pour l’actrice lors de ses interviews. Material Girl, avec sa basse disco et son petit côté rétro, est un nouveau succès. N°2 au Billboard, c’est encore un n°1 en clubs à nouveau grâce à la version longue remixée par Jellybean Benitez. La face B est réservée à Pretender, un morceau Madonna/Bray qui tranche avec le message de la face A puisque cette fois c’est la chanteuse qui se trouve victime d’un séducteur aux belles promesses. Si elle est un succès au Royaume-Uni (n°3), Material Girl n’a pas le même impact en France où elle se contente d’une 47e place pour une seule semaine au Top 50.

Madonna Angel Pop Music DeluxeLa promotion de l’album va être quelque peu suspendue en mars avec la sortie du single Crazy for You, un morceau que Madonna a enregistré pour la bande originale du film Vision Quest et qui sort chez Geffen. La ballade aux arrangements plus acoustiques que les précédents tubes de la chanteuse, lui permet de toucher les radios adultes et même de recevoir sa première nomination aux Grammy pour sa prestation vocale. Crazy for You est un très gros succès qui prend la tête du Billboard pendant trois semaines, accroissant par la même occasion l’intérêt du public pour la jeune artiste aux multiples facettes. Angel est choisi par Warner pour être le troisième extrait de Like a Virgin le mois suivant, soit le 10 avril 1985. Les chansons de Madonna se bousculent dans les charts et Angel, enfin un titre qu’elle signe de sa plume avec Stephen Bray, reste dans la veine dance-pop des tubes précédents, un morceau basé sur les synthés avec également la présence de la guitare si caractéristique de Nile Rodgers, discrète au début puis de plus en plus présente. Le texte, candide, évoque un amoureux-ange gardien mais avec toujours en toile de fond ce relent de catholicisme, reste de l’éducation religieuse de la chanteuse. Madonna avait envisagé de sortir Angel en premier single avant qu’on lui présente la maquette de Like a Virgin. Cette fois c’est Nile Rodgers en compagnie de James Farber qui signent la version longue, sous forme d’un faux live dans une ambiance club qui est un nouveau n°1 en discothèques. Même sans clip pour le promouvoir, le single est un succès avec une 5e place gagnée au Billboard. En Europe, hormis une 5e place au Royaume-Uni, le succès est moins retentissant, mais il faut dire que le single ne sort pas sur tous les marchés, et est souvent supplanté par Into the Groove, extrait de la BO de Recherche Susan désespérément, qui devient le tube de l’été.

Dress You Up

Madonna Dress You Up Pop Music DeluxeEnfin, fin juillet 1985, Dress You Up paraît en tant que dernier extrait de Like a Virgin. Cette chanson commandée par Nile Rodgers au duo Andrea LaRusso et Peggy Stanziale, a bien failli ne pas intégrer l’album car elle fut envoyée tardivement par ses auteurs. Mais Madonna, qui aime particulièrement le texte, milite activement auprès de Rodgers pour que Dress You Up fasse partie du final cut. Reposant sur la basse de Bernard Edwards, les gimmicks de guitare de Rodgers et avec un pont musical où sa guitare électrique s’exprime pleinement, Dress You Up était un choix évident pour le public grandissant de la chanteuse. « Dress You Up in My Love signifie que tu recouvres complètement quelqu’un de ton amour, c’est très innocent », décrit-elle à Interview, alors que la chanson est dans le collimateur d’un comité de censure pour ses paroles prétendument sexuelles. Et c’est encore un tube avec à nouveau une 5e place au Billboard, soit son cinquième top 5 consécutif ! En France, c’est une jolie 18e place au Top et quinze semaines de présence. Deux remix dont un instrumental sont réalisés en maxi par le fidèle Jellybean, et Shoo-Bee-Doo est placée en face B. Cette dernière est signée paroles et musique de Madonna, un mid-tempo rhythm and blues rétro qui débute au piano et se pare d’un pont au saxophone, offrant ainsi un contrepoint aux tubes dancefloor qui parsèment l’album. Autre joli moment du disque, et qui fera l’objet d’un single au Japon avant une plus large exploitation en remix en 1996, Love Don’t Live Here Anymore est une reprise du groupe Rose Royce, suggestion de la maison de disques. Madonna s’aventure dans un registre soul et va cette fois chercher dans des tonalités plus graves, enregistrant pour la première fois avec un orchestre. La ballade est de toute beauté et la chanteuse visiblement émue. Enfin, Over and Over, autre titre énergique du tandem Madonna/Bray, aura droit à son single en Italie avant d’être inclus au programme de l’album de remixes You Can Dance en 1987. « Toutes vos chansons semblent parler des garçons… — Pas Over and Over. — De quoi parle-t-elle ? — D’ambition », répond la chanteuse lors d’une interview à The Face en février 1985.

Témoignage pop d’une jeune chanteuse en quête de reconnaissance et pleine d’ambition, Like a Virgin prendra la tête du Billboard pendant trois semaines et sera un véritable plébiscite mondial dont les ventes dépassent aujourd’hui les vingt millions d’exemplaires. En France, l’album fera son entrée au Top à la 5e place (son meilleur classement) en octobre 1985 à la faveur d’une réédition incluant le tube Into the Groove, et sera certifié double platine en 2001 pour plus de 600 000 disques écoulés.

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