Interview – René Joly : ses années 80

Propulsé sur le devant de la scène avec Chimène, son premier 45 tours qui devient un tube et l’une des meilleures ventes de l’année 1969, René Joly sort deux albums avant de rejoindre le casting de Starmania sur l’album original de 1978 où il interprète L’Air de l’extra-terrestre, un rôle qui ne sera finalement pas distribué sur scène. Il sera toutefois Roger-Roger dans l’opéra-rock au Palais des Congrès en 1979, évangéliste et narrateur qui intervient tout au long du spectacle. Avec deux autres albums et plusieurs 45 tours dans les années 1980, René Joly passe ensuite à la production et décroche un tube pour Christine Roques avec Premier frissons d’amour avant de travailler pour Anne chez Disney. L’artiste à la voix si particulière revient pour nous sur ses années 80.

En 1979 vous sortez assez épuisé de Starmania* puis en 1980 Warner publie le 45 tours Je t’attends, votre première collaboration avec Didier Barbelivien aux paroles. Une chanson plutôt dans l’air du temps…

On se connaissait déjà avec Didier mais ça s’est fait par l’intermédiaire de Jean-Pierre Bourtayre qui a entendu la mélodie, il était je crois directeur artistique chez Warner. Il a complètement accroché et il a créé le contact avec Didier Barbelivien. J’ai toujours fait les musiques d’abord, sauf avec Étienne Roda-Gil avec qui je travaillais sur ses textes.

En 1981 vous changez de maison de disques et vous vous retrouvez chez Barclay où sort le très bel album Entre chien et loup arrangé par Gérard Bikialo.

C’était Claude Righi qui était responsable artistique chez Barclay à l’époque. J’avais les chansons, il est venu à la maison pour les écouter et il les a terriblement aimées et j’ai signé chez Barclay comme ça. Il existe une pochette de luxe toilée de cet album, en plus de la pochette mate standard, et la photo était de Jean-Baptiste Mondino. C’était une idée de lui, c’est un artiste Jean-Baptiste, un créateur incroyable. Le côté Don Juan c’était son idée et d’ailleurs certains trouvaient ça très beau à l’époque et d’autres trouvaient ça trop intello. Ça reste quelque chose d’extrêmement singulier cet album, il fallait oser le faire. Ça n’a pas beaucoup vieilli, on est dans l’abstrait, dans le poétique. Je crois que c’est Didier Barbelivien qui m’a mis en contact avec Gérard Bikialo qui était le pianiste et l’arrangeur de Francis Cabrel à l’époque. J’étais très content de son travail sur ce disque. On n’a pas dû se voir depuis une dizaine d’année mais ce qui n’empêche qu’on pense les uns aux autres, moi à eux c’est sûr en tout cas (rires).

C’est aussi le début de la collaboration avec Corinne Sinclair qui signe ici la quasi-totalité des textes sous le pseudo de Sarah Soskine.

Corinne Sinclair était, et est toujours d’ailleurs, mon épouse. On s’est connus en 1977.

Dans cet album il y a une chanson, À travers elle, où vous parlez de votre relation à votre tube Chimène et de la difficulté d’exister en tant qu’artiste quand on est associé à un succès.

Évidemment c’est quelque chose de magnifique d’avoir fait au moins un truc comme ça dans sa vie d’artiste. Et puis c’était aussi quelque chose d’important parce qu’il n’y a pas que la chanson ou les ventes de Chimène, c’était aussi entre guillemets une révolution dans le son. Quand Chimène est sortie, le détonateur ça a été Michel Lancelot qui avait une émission qui s’appelait Campus sur Europe 1 et qui est tombé raide dingue de cette chanson. Il a commencé à la programmer et le surlendemain je vendais 3 000 à 4 000 45 tours par jour ! Un truc de folie. Merci à lui.

Avez-vous été déçu par l’accueil commercial de cet album ?

C’est la mécanique médiatique, et c’est pareil aujourd’hui, quand on n’a pas les médias essentiels pour présenter telle ou telle création, on est un peu seul à bord de son navire, c’est une coquille de noix sur l’océan dans la tempête.

Après deux autres 45 tours chez Barclay (Rocker musette et La Chanson des sirènes) vous changez à nouveau de maison de disques pour RCA chez qui sort le mini-album Saravah en 1983.

Saravah c’est la seule chanson avec laquelle j’ai fait l’émission Champs-Élysées. Mais vous savez, quand il y a des danseuses ou des troupes derrière moi, ça n’est pas du tout ma tasse de thé… Ce n’est pas par nombrilisme, mais moins on parle de moi en tant qu’être humain mieux je me porte, qu’on parle de moi en tant qu’artiste pas de problème. D’ailleurs quand il arrive qu’on me reconnaisse, ça n’est pas que ça me dérange mais presque (rires). Il y a d’ailleurs quelqu’un qui est formidable, c’est mon ami Gérard Manset, l’artiste le plus mystérieux que nous ayons dans notre profession, et en plus c’est un formidable artiste, peintre… C’est lui qui a écrit le texte de Chimène. Quand j’étais batteur du groupe les Masters, le groupe était en édition chez Époque. Là-bas j’ai fait écouter quelques chansons dans l’espoir de les placer mais je n’avais pas du tout l’intention de chanter et qu’on voit ma tronche. Claude Bibonne m’a dit : « Mais René, c’est toi qui va chanter ! », et c’est lui qui m’a mis en relation avec Gérard Manset.

Vous qui chantiez vouloir exister indépendamment de Chimène dans l’album précédent, RCA ressort votre premier album et Chimène en 45 tours avec une nouvelle photo en 1984…

De toute façon on ne peut pas aller contre la volonté des maisons de disques qui, finalement, ne veulent que votre bien, c’est pas qu’ils veulent se faire de l’argent, il faut arrêter de penser comme ça. Si en te faisant du bien ça marche pour eux, que le disque se vend, alors tout le monde est content. Mais je ne me posais pas ce genre de questions, quand on s’intéressait à ce que je faisais ou à ce que j’avais fait, je me disais qu’il y avait encore des gens qui m’aimaient bien, c’était un raisonnement simpliste (rires). Ça aurait pu servir de locomotive à Saravah qui ramait un peu, quand une locomotive ne peut plus tirer tous les wagons on met une deuxième locomotive.

En 2003 c’est Jeanne Mas qui reprend Chimène sur son album Les Amants de Castille en changeant un peu les paroles, qu’avez-vous pensé de sa version ?

Je l’ai rencontrée, on en a parlé avant qu’elle le fasse, c’est quelqu’un de très bien Jeanne Mas. Moi j’étais pour, le fait qu’elle change deux ou trois mots ça ne m’a pas du tout dérangé. Ça rentrait dans le contexte de ce conte musical dont elle avait écrit tous les textes et elle a souhaité mettre la chanson Chimène. J’en ai été extrêmement flatté. En plus c’est chanté par une femme, ça change complètement la donne, d’où l’acceptation qu’elle change quelques mots.

En 1986 vous passez à la production. Comment est née la chanson Premiers frissons d’amour écrite par Corinne Sinclair et qui va devenir un tube chanté par Christine Roques (voir notre interview) ?

D’abord j’ai trouvé la chanson absolument formidable, j’ai eu envie, j’y ai cru, et puis ça me permettait de transmettre le peu que je savais à un ou une autre artiste. Quand on produit il faut trouver un arrangement, il faut choisir le studio, il faut tout faire… Et ça a eu un succès incroyable !

Comment avez-vous trouvé Christine Roques ?

J’ai découvert Christine Roques au Petit Conservatoire de Mireille. Je bougeais pour trouver des gens, d’ailleurs j’avais un responsable artistique qui y travaillait et c’est grâce à lui que j’ai pu assister à une séance de travail chez Mireille, rue Boissière.

Qu’est-ce qui vous a séduit chez elle ?

C’est extrêmement simple, c’est son côté très positif qui me rappelait France Gall. Elle avait un timbre, il y avait quelque chose de sensuel… Moi je ne me pose pas de questions dans ces cas-là, je suis le public, si je ressens quelque chose, un frisson, alors ça roule… J’ai tout de suite accroché à sa voix, d’ailleurs je me demande même si je n’avais pas tourné le dos à ce moment-là pour simplement écouter, être très concentré sur la voix, je voulais savoir ce qui allait se passer si je ne regardais pas.

En 1987 vous produisez Les Pompadours avec le single Y a qu’l’amour, qui étaient-elles ?

Ça c’était une idée de Corinne Sinclair. Avec les Pompadours j’ai souhaité avoir un groupe de filles multiracial, c’était un peu nouveau. Elles ont été castées mais c’était une idée de Corinne et le texte Y a qu’l’amour était incroyable. C’était très avant-gardiste finalement, je ne sais pas si on ferait encore ce genre de choses aujourd’hui.

Il y a eu aussi Isadora avec Un garçon m’attend en 1988…

Isadora était mannequin, c’était une bombe, et avec Corinne on a craqué pour elle et on a fait Un garçon m’attend avec l’arrangement de Mario Santangeli. C’était bien cette chanson. Mais moi je n’étais que producteur, c’est Corinne qui a fait paroles et musique. C’était un très bon moment avec Isadora. Le 45 tours a connu un certain succès d’ailleurs. Une chanson populaire, une chanson qui va vers les gens, on n’en fait pas tous les jours. C’est beaucoup plus compliqué et difficile de faire une chanson, quand elle est de bon goût, quand elle tient la route, que de faire une chanson un peu intello, je sais de quoi je parle, j’ai donné là-dedans. C’est moins compliqué que d’aller vers une simplicité. L’efficacité c’est compliqué, c’est comme un don, ça ne se calcule pas, ça ne se travaille pas, ça vient.

Corinne Sinclair sait faire ça.

Elle est extrêmement douée. Et ce qu’il y a de dingue c’est qu’elle ne joue d’aucun instrument, elle fait les chansons comme ça a capella. Elle ne sait pas ce que c’est qu’un do majeur, elle s’en fout, ça n’est pas son truc.

En 1990 chez Carrère vous réenregistrez Un vénitien anonyme et Prière et quelques nouveaux titres qui paraissent sur un disque qui reprend également l’intégralité de votre premier album.

C’était le souhait de Carrère, il pensait qu’avec cette formule, avec une ou deux chansons locomotives, ça pourrait marcher. Un Vénitien anonyme aurait dû connaître un meilleur succès mais je me souviens que je devais faire l’émission de Jacques Martin et qu’il n’a pas souhaité que je vienne, enfin c’est ce qui m’a été rapporté.

Êtes-vous propriétaire de vos enregistrements des années 80 ?

Tout ça j’étais artiste maison, rien ne m’appartient. La seule chose qui m’appartienne complètement c’est Premiers frissons d’amour, parce que là j’étais producteur, et quand on souhaite exploiter cette chanson, il n’y a aucun problème.

Comment vous retrouvez-vous à travailler pour Disney et les albums d’Anne au début des années 1990 ?

Le responsable du marketing chez CBS quand j’ai fait Premiers frissons d’amour est ensuite devenu directeur Europe de Disney et là je l’ai tout de suite appelé et c’est comme ça qu’Anne est entrée chez Disney. Il n’y avait pas d’artiste Disney maison à l’époque, c’était Douchka qui était produite par Mémé Ibach. Donc le PDG a souhaité avoir une artiste Disney maison, produite par eux. Je connaissais la maman d’Anne, Anne Poliakoff, qui est d’origine russe, et son papa Pépé, qui était un des grands danseurs de French cancan au Moulin rouge. J’ai réalisé plusieurs titres pour Anne en tant que directeur artistique.

Plus récemment il y a eu le superbe album Comme un charme en 2015 puis un single en 2019 sur lequel vous reprenez le tube de votre ami Gérard Manset, Il voyage en solitaire. Pourquoi ce choix ?

Déjà parce que je trouve que c’est une chanson magnifique, d’ailleurs il n’y a pas mieux que la version de Gérard parce qu’elle est authentique, et c’est très compliqué de faire mieux que l’original, sauf With a Little Help From My Friends de Joe Cocker qui est mieux que la version des Beatles. C’est une formidable réussite, c’est une voix unique Joe Cocker. J’avais la possibilité de le faire, d’avoir l’autorisation, de la faire écoute à Gérard pour voir ce qu’il en pensait, mais cela dit ma version n’a rien à voir avec la sienne. C’est son tube.

Le deuxième titre est plus personnel et s’appelle Armentières.

Cette chanson elle a une véritable histoire. J’étais en pension à Armentières, c’était une des pires choses que j’ai vécues dans ma vie parce que mon cocon familial c’était mon cordon ombilical. C’était une nécessité pour la santé de ma mère que je sois mis en pension alors cette chanson a une histoire un peu triste. À l’époque on prenait la Micheline (les trains rouge et blanc) à Calais pour aller en pension à Armentières et je me rappelle que le train s’arrêtait partout…

Avez-vous toujours des projets musicaux ?

J’ai toujours cette chance d’avoir un producteur, Claude Puterflam, au studio Gang. D’ailleurs j’ai une mélodie qui me semble tenir la route. Je n’ai qu’à l’appeler, lui faire écouter et on travaille. Il a une très bonne oreille. Et puis je ne peux pas faire les choses tout seul, faute d’être accompagné il faut être épaulé. Maintenant sous quelle forme ce sera commercialisé, je ne sais pas, j’ai un peu perdu pied avec ça. Mais mon idée avec cette chanson, maintenant je rêve un peu, ce serait de la sortir seulement sur vinyle, pas en numérique (rires). Si ça existe et que c’est singulier, je sais qu’il le fera, à moi de lui vendre le projet.

Propos recueillis le 4 février 2022

* voir L’Aventure Starmania de François Alquier, paru chez Hors Collection en 2017
Pour en savoir plus sur les débuts de René Joly, nous signalons cette interview de France bleu nord réalisée en 2016.

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