Alain Chamfort – Secrets glacés

Alain Chamfort Secrets glacés Pop Music Deluxe

Après deux albums réalisés en collaboration avec Serge Gainsbourg qui signe ses textes, Alain Chamfort s’apprête à changer de cap en 1983. Tout d’abord l’album Amour année zéro deux ans plus tôt n’a pas été un franc succès (mis à part le premier extrait Bambou vendu à plus de 200 000 exemplaires), et la collaboration laborieuse avec Gainsbourg s’est achevée sur un sentiment de déception d’un côté et de l’autre. « Au bout d’un certain temps, l’envie de collaborer s’est émoussée. Nous avions fait le tour l’un de l’autre. Ce n’était plus magique », déclare le chanteur à l’époque.

Chamfort se met donc en quête d’un parolier qui saurait mettre les mots justes sur ses compositions et son choix s’arrête sur Philippe Bourgoin qui a signé et vient de produire le méga-tube Chacun fait (c’qui lui plaît) pour Chagrin d’amour, la meilleure vente de 45 tours en France en 1982. L’écriture dense, rythmée, rapide, pleine de doubles sens, de références et d’assonances qui n’est, dans un sens, pas si éloignée de celle d’un Gainsbourg même si elle semble plus évidente et spontanée, est un pari sur ce jeune auteur qu’on découvre à peine. Quoi qu’il en soit, Chamfort qui ne souhaite pas renouveler la douloureuse expérience d’un Gainsbourg à l’inspiration fluctuante, s’adjoint les services de ce jeune prodige en qui il trouve un alter ego : « On se comprend vite, nous avons la même culture, les mêmes goûts. Je commence par composer la musique qui évoque un sentiment, un thème. Nous en discutons et il travaille. » Leur première collaboration se fait d’abord sur l’album de Chagrin d’amour puisqu’Alain y compose un petit morceau, V.A.L.L.I., mise en mots par Bourgoin. « J’avais fait la connaissance d’Alain pendant l’enregistrement du premier album de Chagrin d’amour. Nous avons trouvé amusant qu’il y fasse une petite chanson, comme un clin d’œil sur notre collaboration future, qui était déjà prévue entre nous », nous explique Philippe Bourgoin.

Après avoir enregistré à Los Angeles, Chamfort opte cette fois-ci pour Londres où le musicien John Kongos, passionné d’instruments électroniques et de programmations, vient d’acquérir le troisième synthétiseurs échantillonneurs Fairlight CMI disponible au Royaume-Uni. C’est donc dans son studio Tapestry, ainsi qu’au studio Marcus, que l’album Secrets glacés va voir le jour. Si le Fairlight a déjà été utilisé par Peter Gabriel ou Mike Oldfield, son usage par des artistes français en est encore à ses débuts et Jean-Michel Jarre, Bernard Lavilliers ou Alain Chamfort font figures de pionniers. Comme pour l’album précédent les musiciens recrutés sont des pointures (CBS, la maison de disques, dispose à l’époque d’un budget confortable) : Steve Marston, musicien de Sanson et d’Hallyday, est à la basse, Charlie Morgan et Philippe Mardayag à la batterie, Morris Pert aux percussions, Slim Pezin à la guitare, Alain Chamfort et Georges Rodi aux claviers et John Kongos aux programmations. Quant à la réalisation, Chamfort l’assure conjointement avec Ryan Ulyate avec qui il travaille depuis Poses en 1979. « Je fignole mes musiques et je choisis moi-même, avec une extrême attention, presque maniaque les gens dont je m’entoure : mon parolier, bien sûr, mais aussi mes musiciens, techniciens, éclairagistes, décorateurs ou la styliste pour mes costumes ». Le disque aura donc une couleur synthpop même si Chamfort se défend de vouloir copier les anglo-saxons : « A quoi bon rester l’éternel petit Français qui essaie tant bien que mal de copier ce que font les autres, de l’autre côté du Channel ? Personnellement ça ne m’intéresse pas de faire du sous Gabriel ou du sous Phil Collins. Le cérébral, le référentiel, je laisse ça aux gens qui ont la classe de le faire bien. »

Bons baisers d’ici

Quant à la thématique, il s’agit d’un voyage musical comme l’explique son auteur : « Ce que je voulais, moi, avec Secrets glacés, c’est un album sensuel, une sorte de concept-album dont le thème était un voyage imaginaire dans certains pays du bassin méditerranéen, sans vraiment les situer ni dans le temps ni dans l’espace. Je tenais à cette impression de flou, d’imprécision trouble. Des mélodies indiennes à des réminiscences d’Afrique du Nord ou de Grèce sans qu’il y ait vraiment un cap donné : s’il y en a un soudain, on s’en détourne sans tarder. Il se passe la même chose pour noyer les thèmes dans le temps : on passe des pirates à l’Antiquité, puis on se retrouve dans une Afrique tout ce qu’il y a de plus contemporaine. C’est l’évasion. De ce voyage, la destination n’est pas précisée. » Un concept qui va occuper surtout la première face du disque qui s’ouvre sur le très synthétique et surprenant Cap aux Antilles (pas vraiment dans le bassin méditerranéen…), introduction parlée et vociférée qui nous ramène au temps de Louis XIV exhortant la marine française à s’emparer des richesses insulaires (« Pillez corsaires, « Ces mers lointaines… », Et que l’or de vos bassesses, Emplisse enfin nos caisses »). Une entrée en matière pour le moins originale et qui donne le ton en s’appuyant largement sur les capacités du Fairlight. Les marins de La Licorne appareille, morceau suivant, se font avoir par deux « matelotes » prisonnières à bord mais sachant parfaitement user de leurs charmes pour s’en mettre plein les poches (« Les otages retournent l’équipage, Infante en fait très au fait »). Le rythme est enlevé et la plume de Bourgoin s’adapte avec aisance en un texte syncopé et malicieux qui joue aussi bien avec les sons que le sens. Volupté et concupiscence sont de mise sur la chanson suivante et le narrateur s’émeut et cède aux charmes de 7 amazones qui lui apportent réconfort (« J’abusais d’elles au soleil »). Bons baisers d’ici s’amuse ensuite du béguin fatal du narrateur pour une Mata Hari d’URSS, une « Soviétique érotique » à la « tactique toxique », tandis que les effluves d’alcool et de souffres du Sorcier referment la face A du disque, le texte de l’opus qui, encore aujourd’hui, a la préférence de Philippe Bourgoin. « Ses textes sont très beaux. Ils font ricochet dans tous les sens. Souvent, il faut les prendre au 24e degré », dira Chamfort du travail de son parolier auquel il a laissé un champ libre total une fois la thématique de l’album déterminée.

La face B, quant à elle, nous offre une part beaucoup plus intime de son interprète : « Nous nous sommes éloignés du concept. En fait, nous nous sommes laissés aller à évoquer des sentiments, des relations affectives, des blessures… ». C’est en effet une histoire d’amour contrariée qu’est en train de vivre Alain Chamfort et que raconte le parolier en prise directe avec les tourments du chanteur : « J’étais bien au courant de ce qu’il vivait à ce moment-là dans la mesure où nous habitions le même hôtel à Londres et dînions très souvent ensemble. Nous avons donc été très proches quelques semaines », nous confie Philippe Bourgoin. A l’époque, Chamfort vit une relation cachée avec Lio depuis leur rencontre en 1980 alors que la jeune chanteuse n’a que 18 ans et cartonne avec Banana Split. Une relation difficile à vivre pour celle qui racontera : « J’étais perpétuellement dans l’attente, je n’avais plus l’esprit libre pour pouvoir penser à autre chose. (…) L’absence d’engagement réel envers moi m’était devenue insupportable. » Elle avouera une aventure avec un autre alors qu’elle a été évincée du voyage à Londres où Chamfort s’est installé pour enregistrer son album, et celui-ci relate dans L’Infidèle, qui ouvre la face B, cette escapade qui n’a manifestement n’a pas de secret pour lui (« Car si cassé, Que je sois, Je sais la soie, Qui vous a bercé »). Lio avouera dans son autobiographie Pop Model en 2004 qu’il s’agissait d’un chanteur connu qui l’avait invitée à chanter avec lui dans une émission qu’on lui consacrait, et Chamfort de poursuivre : « C’est son 45, petite sotte que tu chantes, Mais son album est rayé… » Un règlement de compte mais aussi une déclaration d’amour (« Je t’ai, je t’aime, Et je me tais… »). C’est Lio toujours qui hante Volatile où elle apparaît cette fois sans détour, sous son nom de baptême (« Vent d’avril ou vent de mai, Vanda file où ça lui plait ») et où l’amour addictif et nocif souffre à nouveau de l’abandon. Le thème du mensonge qui habite les deux morceaux précédents est à nouveau présent dans Les Jours de moisson (autre texte qu’affectionne particulièrement Philippe Bourgoin) alors que le narrateur semble vouloir en finir (« Coulez ce rafiot, Rendez cet homme à la mer »). Un texte très sombre qui sera le seul que Chamfort demandera à son auteur d’adoucir en y insérant une lueur d’espoir : « Dans la chanson Les Jours de moisson, qu’il trouvait trop noire, il a rajouté « ça passera » en queue de refrain, et j’ai trouvé ça très bien ! » A partir de Passif imparfait, c’est comme si l’on passait le film à l’envers en revenant au début de la relation, comme un éternel recommencement. L’impatience de la jeune amante s’y fait pressante (« Laissez vos passifs imparfaits, Mes seize ans n’ont pas le temps, Maintenant je vous choisis ») après des 5 à 7 réguliers évoqués dans Rendez-vous. « A Londres, Alain était dans tous ses états. Il a pas mal ramé pour que je revienne, et je suis revenue… », conclura Lio.

Secrets glacés est dans les bacs le 13 mai 1983 et arbore sur sa pochette un cliché signé Hideki Fujii représentant le chanteur en canotier et large chemise ouverte posant à côté d’une geisha. « Il fallait que ce soit un rien exotique. Je venais de voir une exposition du photographe Fujji Hideki qui m’avait impressionné par son raffinement et sa recherche esthétique. Je suis donc allé au Japon pour les photos. » Une semaine au Japon aux frais de la maison de disques pour concevoir l’aspect esthétique du nouveau 30 cm auquel Chamfort attache une grande importance et qu’il commente ainsi : « Cette image est avant tout une image d’ailleurs, d’un ailleurs inconscient. A cet égard, l’élément féminin est primordial : la confusion peut être totale. Et puis cette scène confronte le Japon traditionnel – la geisha – à l’aventurier européen – : c’est l’une des idées de base. Le Japon est un peu le prétexte. »

Alain Chamfort Bons baisers d'ici Pop Music Deluxe

Et la chanson qui aura pour tâche de défendre le disque auprès des médias et du grand public sera Bons baisers d’ici qui sort également en mai et reprend la pochette de l’album. Le titre est efficace, léger, dansant. Chamfort s’entoure de trois danseurs pour effectuer une chorégraphie en télévision et tourne un clip signé Jean-Pierre Novak (photographe belge qui signera le clip de Débranche pour France Gall quelques mois plus tard). Raccourci d’une vingtaine de secondes sur le 45 tours, Bons baisers d’ici est accompagné en face B de Sorcier tandis qu’un maxi 45 tours offre une version rallongée de plus d’une minute (avec l’ajout d’une partie instrumental en fin de morceau) et Cap aux Antilles sur l’autre face. Mais malgré de bonnes rotations radios, le titre n’est pas vraiment un succès commercial et l’album va pâtir d’une promotion assez chaotique.
En effet, à peine deux mois après sa sortie Chamfort est de retour en studio, mais cette fois avec Lio à qui il produit le deuxième album au titre évocateur : Amour toujours. Le disque est enregistré à Londres avec quasiment la même équipe que pour Secrets glacés (on y retrouve Slim Pezin, Ryan Ulyate, John Kongos) mais, aussi réussit soit-il, il connaîtra le même destin et sera boudé par le public. Puis, en fin d’année, Alain Chamfort s’attelle à la composition d’une partie de la musique du film de Jean-Pierre Mocky, A mort l’arbitre, dont un 45 tours sera extrait, Backdoor Man, interprété par Viktor Lazlo dont c’est le premier single.

Rendez-vous…

Alain Chamfort Rendez-vous Pop Music Deluxe

La promotion de Secrets glacés reprend enfin et un second 45 tours est commercialisé en mars 1984, quasiment un an après le premier, et le choix se porte cette fois sur Rendez-vous, titre sautillant, un peu à part et placé à la toute fin de l’album. Le titre est remixé pour l’occasion : une version longue avec une introduction étoffée, l’ajout d’un pont instrumental et d’une fin plus travaillée, est éditée en maxi et c’est cette nouvelle version qui, raccourcie, servira pour le 45 tours. On n’y note pas de différences flagrantes avec l’originale, si ce n’est la suppression et l’ajout discrets de quelques sons et de quelques soupirs (notamment avant le second couplet). La pochette est confiée au duo de plasticiens Pierre et Gilles, un portait séduisant du chanteur en marinière qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui qu’ils viennent de réaliser pour l’album d’Etienne Daho La notte, la notte dans les bacs en mars, en même temps que Rendez-vous. « Je ne sais plus exactement laquelle nous avons faite en premier… Celle d’Etienne je crois, mais celle de Chamfort est sortie en premier. Daho était furieux ! On ne s’était pas rendu compte, c’était juste notre inspiration du moment », commenteront les deux artistes en 1997 dans Platine. Succès d’estime, Rendez-vous (qu’on entend comme un clin d’œil dans le film de Mocky) ne parvient pas à redresser la barre d’un album à la dérive et Chamfort va désormais se concentrer sur son nouveau spectacle qui débutera en juin et dont Jean-Pierre Novak assurera la mise en scène.

Alain Chamfort L'infidèle 7 amazones Pop Music Deluxe

Après que Chamfort ait composé et produit le succès Tétèou ? pour Lio et Jacky, un troisième 45 tours (uniquement envoyé aux radios cette fois) signe la fin de la promotion de Secrets glacés en janvier 1985 : le doublé L’Infidèle / 7 amazones, dans l’indifférence générale.

Sophistiqué et dans l’air du temps, l’album Secrets glacés était pourtant un disque audacieux, sans doute le plus réussi de l’artiste durant la décennie 80. Totalement évincé des documentaires sur le chanteur et même de son autobiographie publiée en 2016, le LP tient pourtant une place à part dans le cœur des fans et, lorsque la jeune génération de DJ réalisera en 2016 un album de remixes de Chamfort sous la houlette du producteur Marco Dos Santos, c’est majoritairement des compositions issues de Secrets glacés qui seront retenues. Volatile, Cap aux Antilles et bien sûr Bons baisers d’ici et Rendez-vous, soit quatre chansons sur les treize que compte cet album de versions revisitées. « J’avais les bandes, je les ai données, il les a communiquées à tous ses copains et chacun a choisi ce qu’il voulait. Je trouvais ça intéressant, la musique sert à ça : à inspirer des gens. Ça part de mes chansons, donc on entend des réminiscences sous-jacentes, mais elles sont amenées ailleurs, projetées dans le futur », commenta-t-il au magazine en ligne i-D.

Seul album écrit par Philippe Bourgoin, on pourrait penser que l’échec du disque signait là la fin de leur collaboration, ce qui ne fut pas tout à fait le cas : « Alain constitue depuis longtemps un tandem très fort avec Jacques Duvall, et ils font de très belles choses ensemble ! Nous avons retravaillé ensemble il y a vingt ans, mais j’habitais alors au Cambodge, la communication n’était pas facile par courrier électronique, et finalement le projet n’a pas abouti. »

Pépite de la discographie d’Alain Chamfort, Secrets glacés est à redécouvrir…

Merci à Philippe Bourgoin.

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